Brexit : nos gouvernants ne comprennent pas ceux qu’ils gouvernent

Share Button

ShouldIstay

Le Royaume-Uni a voté pour la sortie de l’Union européenne. Les bourses dévissent, la livre sterling s’effondre, le Premier ministre qui décida du référendum annonce sa démission. C’est la panique dans la classe politique. François Hollande exige l’accélération du processus de départ du Royaume-Uni, tandis que les commentateurs s’affolent en disant n’importe quoi. Certains vont même jusqu’à souhaiter un nouveau référendum pour annuler le premier au motif que les électeurs sont irresponsables, mal informés, immatures ou racistes. La palme va tout de même à ces calculs savants qui montrent que ce sont les électeurs âgés qui ont majoritairement remporté la décision. Inadmissible. Les vieux sacrifient l’avenir des jeunes par pur égoïsme. Car l’Europe c’est l’avenir. C’est l’avenir depuis cinquante ans. Et François Fillon, au micro d’Europe 1, d’estimer de bon matin : « les jeunes devraient avoir deux voix dans un référendum sur l’UE ». François, calme-toi et prend un verre d’eau. Si les voix des jeunes comptaient double, tu n’aurais aucune chance à la Présidentielle.

Heureusement, il y a les écossais. Le nationalisme c’est mal quand ce sont les anglais, mais c’est bien quand ce sont les écossais. Parce que les écossais sont des nationalistes pro-européens. D’ailleurs, mon député Luc Belot l’a bien compris. Sur Facebook il écrit : « bienvenue en UE à mes amis Scott’s bientôt indépendants ». Appeler publiquement à la disparition du Royaume-Uni, un pays ami de la France avec lequel nos armées coopèrent en ce moment même sur les champs d’opération militaire… On a connu plus adroit et plus diplomatique comme réaction d’un représentant de l’Assemblée nationale.

Le plus surprenant c’est que tous ces gens puissent être surpris. Or, le résultat de ce référendum était prévisible. Toutes les dernières consultations organisées sur l’Union européenne se sont soldées par une victoire de l’euroscepticisme. Ce fut le cas en avril dernier lorsque les néerlandais ont massivement rejeté l’accord de libre-échange UE-Ukraine, ce fut vrai également en décembre lorsque les danois ont rejeté à 53% l’idée d’une coopération renforcée, et ce fut le cas enfin l’année dernière lorsque le peuple grec rejeta à 61% les propositions des autorités européennes pour faire face à la crise grecque. Quatre référendums, quatre défaites. Et c’est sans compter la montée, partout en Europe, des partis eurosceptiques, comme le Mouvement 5 étoiles italien qui a conquis Rome et Turin la semaine dernière lors des élections municipales italiennes.


Comment être surpris de cette défiance populaire généralisée ? Depuis les référendums de 2005 et les non français et néerlandais au traité constitutionnel européen, rien n’a été fait pour changer l’Europe. Les dirigeants européens se sont bunkerisés dans leurs certitudes, faisant passer par le Parlement ce que les citoyens avaient refusé par leur vote. Au lieu de construire un modèle social et une économie prospère, ils ont répondu à la crise financière et économique par plus de libéralisation et plus d’austérité, entrainant la faillite des économies d’Europe du Sud. Au lieu de lutter efficacement contre les paradis fiscaux et le dumping fiscal organisés depuis le Luxembourg, les Pays-Bas ou l’Irlande, ils ont promus des politiques de dérégulation et de concurrence sociale et nommé l’ex premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker président de la Commission européenne. Au lieu de refonder les traités européens qui empêchent toute politique économique ils ont achevé de corseter les politiques budgétaires nationales en ratifiant le Pacte budgétaire et ils ont mis les politiques économiques nationales sous supervision de la Commission en instaurant le Semestre européen et en dictant à chaque Etat membre les grandes orientations qu’il doit suivre1.


Si encore cette bureaucratie européenne avait un minium d’efficacité sur le plan économique. Mais non. C’est justement le contraire. Depuis dix ans, l’Union européenne ne progresse guère en termes de prospérité. Alors que, de l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis ont vu leur croissance repartir depuis 2011 et le chômage baisser, la croissance de l’Union est atone et fragile. La Grèce, humiliée démocratiquement et mise sous tutelle depuis 2011 par ses créanciers européens, a toujours une dette insoutenable et un chômage massif. Dans la plupart des pays d’Europe, les dépenses d’investissement sont encore bien inférieures à ce qu’elles étaient avant la crise, malgré le plan Juncker. Même l’Allemagne connaît une croissance économique poussive, malgré ses excédents commerciaux. D’ailleurs, un pays où le taux de pauvreté ne cesse de progresser depuis plus de quinze ans peut-il être sérieusement considéré comme prospère ? Dans le pays le plus puissant d’Europe vivent plus de 12,5 millions de pauvres, ce qui fait qu’il y en a davantage en Allemagne qu’en France en proportion.

Nos responsables politiques font semblant de découvrir que le projet européen est en train d’échouer à améliorer la vie des gens. Ils s’offusquent du rejet croissant d’une « belle idée », sans voir que les résultats concrets de cette Union européenne sont en total décalage avec les promesses de prospérité et de paix si souvent avancées. Mais qu’ont-ils proposé comme initiative un peu ambitieuse depuis vingt ans ? Qu’est-ce que l’Europe a apporté en termes de bien-être aux agriculteurs qui ont subi une réforme brutale de la PAC, aux chauffeurs routiers qui sont victimes du dumping des transporteurs d’Europe de l’est, aux fonctionnaires qui subissent les politiques d’austérité imposés par Bruxelles, aux ouvriers qui sont en concurrence avec des travailleurs détachés sur les chantiers…

Si, onze ans après le rejet du référendum de 2005, alors que le FN est devenu le premier parti de France, nos responsables politiques sont surpris et tristes par le résultat du référendum britannique, c’est sans doute qu’ils sont aveugles et sourds, et surtout totalement irresponsables.

1 Pour lire les recommandations adressées le 18 mai dernier à la France, c’est sur le site de l’Union européenne : http://ec.europa.eu/europe2020/pdf/csr2016/csr2016_france_fr.pdf

Share Button
dcayla

Par David Cayla

Retrouvez tous ses articles

Réagir