En Grèce, les créanciers fabriquent la désunion européenne

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Athens, Greece L’accélération des événements et l’incertitude sur l’avenir de la Grèce ne doivent pas occulter que les créanciers, pendant près de quatre années, ont eu les mains libres en Grèce à travers la tutelle qu’exerçait la « troïka » [Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international] de facto sur toutes les réformes, entre 2011 et 2014.

Le bilan des mesures imposées à la Grèce est catastrophique sur tous les plans : loin de maîtriser la dette grecque, elles l’ont fait exploser ; loin de renouer avec la croissance, elles ont amputé le produit intérieur brut (PIB) du pays de près de 25 % ; enfin, loin de reconstruire des capacités administratives fortes, elles ont déstructuré les administrations sans s’attaquer clairement à la levée de l’impôt.

La pauvreté en Grèce n’est pas une donnée intrinsèque : l’austérité a fait continuellement augmenter le nombre de personnes concernées, qui sont aujourd’hui plus de 3 millions (sur une population de 11 millions d’habitants) à être sous le seuil de pauvreté.

Humiliation

L’actuel gouvernement grec, qui a hérité cette situation de crise économique, sociale et humanitaire sans précédent, aurait dû être soutenu depuis le début dans sa volonté de renouer avec la croissance, de sortir la population de la pauvreté, et de reconstruire des services publics viables dans le pays.

Des mois durant, alors même que le mandat qu’il avait reçu du peuple grec était clair contre l’austérité, Alexis Tsipras a fait plusieurs propositions de concessions. Lundi dernier, la Grèce acceptait même l’objectif de solde budgétaire qui lui était proposé par les créanciers, avec de nombreuses propositions de relèvement et d’amélioration de la fiscalité, et l’allongement de la retraite de 62 à 67 ans !

Dans une volonté d’humiliation qui ne fait plus de doute, les créanciers, dont le FMI, ont à peine daigné examiner ces propositions. Incapables de faire à leur tour des concessions, ils demeurent enfermés dans le dogme des coupes budgétaires et de la dévaluation interne. Ils ont une nouvelle fois opposé aux propositions grecques le même panier de mesures qui n’a donné aucun résultat jusqu’à présent, ni sur la dette, ni sur la croissance, encore moins sur l’activité des entreprises, le chômage, l’éducation et la santé.

Mépris et irrespect

Face à une telle absence de dialogue, et une si faible recherche de compromis, il est parfaitement légitime que le gouvernement grec soumette les propositions des créanciers à un examen démocratique. L’enjeu est historique pour la Grèce, et sa souveraineté ne peut se négocier hors du mandat qui a été donné en janvier.

Le mépris et l’irrespect qu’ont témoigné les responsables européens à ce choix courageux, encore aujourd’hui par la voix de Jean-Claude Juncker qui dénigre des « méthodes » qui ne sont autres que la démocratie, illustrent leur abandon coupable à des règles financières qu’ils font prévaloir sur les règles démocratiques.

Jean-Claude Juncker l’avait dit après l’élection de Syriza : « Il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens », aujourd’hui, l’Europe entière confirme cette absurde négation de la souveraineté démocratique. L’histoire retiendra-t-elle qu’en 2011, l’Europe s’est mobilisée pour sauver les banques qui détenaient de la dette grecque, et qu’en 2015, elle pousserait un de ses membres à sortir de la monnaie commune ? La dérive autoritaire des créanciers est en train de fabriquer une désunion européenne.

Responsabilité historique

La pression infligée à la Grèce révèle aussi l’importance des décisions prises sans délibération et sans examen démocratique. La Banque centrale européenne (BCE) a été un élément actif de l’asphyxie grecque ces derniers mois, en dévaluant unilatéralement la valeur des collatéraux qu’elle acceptait des banques grecques, ou en refusant de donner de la prévisibilité aux liquidités qu’elle fournit au système bancaire.

Ironie de l’histoire, alors que deux rapports (du Parlement européen et des présidents des institutions européennes) sortaient la semaine dernière pour dresser les pistes d’approfondissement de la zone euro, aucun n’évoque la question de la BCE, aucun n’évoque un réel contrôle démocratique de la coordination des politiques économiques.

A présent, l’Europe fait face à une responsabilité historique : ou bien elle devra assumer les conséquences politiques, financières, et géopolitiques d’un « Grexit » ; ou bien elle laisse du temps à la Grèce. Car cette situation ne peut se répéter indéfiniment. Je m’associe aux très nombreuses voix qui se sont élevées, en Europe et ailleurs, par des prix Nobel d’économie, par l’ancien dirigeant du FMI, pour affirmer que la Grèce doit maintenant pouvoir mener ses réformes sans être bloquée par des négociations qui ne permettront que de rembourser les échéances des deux prochains mois. Il faut impérativement respecter trois étapes :

1/Clôturer le « programme d’ajustement macroéconomique » qui n’a pas donné satisfaction, et cesser cette logique de perfusion financière. La Grèce ne doit pas faire l’objet de nouveaux prêts, mais elle ne doit pas faire non plus l’objet d’une tutelle économique implicite.

2/De façon complémentaire, une restructuration et un rééchelonnement de la dette sont inévitables. Tous les acteurs savent aujourd’hui que la dette grecque n’est pas soutenable, et que la manière la plus durable de la gérer pour éviter le défaut de paiement est de la restructurer.

En outre, la commission parlementaire en charge de l’audit de la dette grecque, qui répondait à une exigence européenne à laquelle seule la Grèce s’est conformée dans la zone euro, a montré qu’une partie substantielle de cette dette a été contractée de façon indue, pour financer le sauvetage d’intérêts financiers privés.

3/Jusqu’à présent, il est important de rappeler que la situation grecque est gérée par des procédures qui ne sont pas celles de l’Union européenne, mais des instruments et des règles ad hoc instaurées par des traités intergouvernementaux. La troisième étape consiste donc, après une à deux années de réformes en Grèce, à réinsérer le pays dans les procédures communautaires (de l’Union européenne), et parallèlement, à réintégrer aussi le Mécanisme européen de stabilité, qui détient la dette grecque pour les Etats membres, dans le champ communautaire.

Unité

En dehors de cette voie, l’Europe se condamne à être aveugle. Aveugle politiquement, car il serait illusoire et présomptueux de penser que nous pourrions, aujourd’hui, refuser la souveraineté démocratique en Grèce, et demain, mener démocratiquement des réformes alternatives dans nos pays et en Europe en général.

Dire « there is no alternative » à la Grèce, c’est le dire à l’Europe, et c’est le dire à la France. Aveugle stratégiquement, enfin, car la Grèce, poussée hors de la zone euro, ne cessera pas d’exister pour autant. Elle se tournera alors vers d’autres partenaires pour nouer des liens et bâtir des projets : la Russie et la Chine. Les Etats-Unis viennent d’envoyer des armes lourdes, pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, en Europe de l’Est (pays baltes et Pologne). Si l’Europe, dans cette nouvelle escalade Est-Ouest, veut construire une politique étrangère indépendante, ou du moins jouer un rôle propre, elle doit d’abord faire la preuve de son unité. Sans unité et sans respect de la souveraineté, l’Europe serait condamnée à l’alignement.

Tribune parue dans Le Monde le 29 juin 2015

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Par Emmanuel Maurel

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