Cessons de confondre racisme et islamophobie !

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charlie-blaspheme-2On assiste depuis quelque temps à un curieux glissement sémantique, qui semble s’aggraver dans la période récente. Se développe dans le langage commun l’utilisation du terme « islamophobie » pour dénoncer ce qui est purement et simplement du racisme à l’égard des populations dites « arabo-musulmanes ». Cette dérive est patente dans le langage politique et médiatique, et déteint bien logiquement sur le reste de la société. Et comme toujours s’agissant des mots, l’évolution terminologique reflète une dérive de la pensée, en réalité très grave et lourde de sens et de conséquences pour la vie en société. Partons de quelques exemples concrets.

Quand on se voit refuser un emploi, est-ce parce qu’on s’appelle Mohamed et qu’on vit dans une banlieue difficile, ou parce qu’il est écrit « Musulman » sur son CV ? C’est évidemment la première proposition. Cela n’a rien à voir avec l’islam, cela s’appelle une discrimination à raison du nom ou de l’apparence, c’est-à-dire du racisme.

Quand on se voit refuser l’entrée d’une discothèque, est-ce parce qu’on a écrit « Musulman » sur le front ? En aucun cas. C’est parce qu’on a une autre couleur et une autre tenue vestimentaire que les clients habituels. Rien à voir avec l’islam, c’est une discrimination, et donc du racisme.

Quand on ne parvient pas à obtenir un logement, ce n’est pas parce qu’on est musulman, mais parce qu’on s’appelle Rachida ou Mamadou. Rien à voir avec la religion, c’est une discrimination à raison du nom ou de l’apparence, c’est du racisme.

L’islamophobie, c’est quand on s’en prend aux musulmans parce qu’ils sont musulmans, lorsqu’on dégrade des lieux de culte par exemple. C’est très grave, cela doit être systématiquement poursuivi et sévèrement puni, mais c’est infiniment moins massif et donc moins signifiant que l’océan des discriminations qui gangrène notre pays, porte si lourdement atteinte au pacte républicain, et constitue un terreau pour la radicalisation de certaines populations.

Il faut donc arrêter de parler d’islamophobie pour qualifier ce qui n’a rien à voir avec la religion.

Cette dérive est d’abord inacceptable sur le plan des principes. De quel droit des gens respectables qui se disent républicains et laïques se permettent-ils d’enfermer une partie de la population dans une religion, niant leur droit à en avoir une autre et surtout à ne pas en avoir du tout, sur la seule base de leur faciès ou de leur nom ? Des études récentes révèlent que la très grande majorité des jeunes Français d’origine arabo-musulmane se disent laïques, pour beaucoup se revendiquent athées, ce qui est d’ailleurs très encourageant. Au nom de quoi devraient-ils être embastillés dans une communauté religieuse ? C’est intolérable, et pour tout dire, sur un plan étymologique, purement et simplement raciste.

Cette confusion est ensuite lourde de conséquences sur le climat politique et social de ce pays. Elle permet en particulier à l’extrême droite de prétendre qu’elle ne serait pas raciste et xénophobe, mais se contenterait de lutter contre les dérives de l’islam, facilitant la banalisation de son discours dans l’opinion. C’est ainsi que l’extrême droite concentre désormais l’essentiel de ses attaques contre l’islam, mot qu’elle utilise en réalité pour viser l’immigration dans son ensemble, et parvient à esquiver les critiques sur son invariable rejet des immigrés et de leur descendance.

Si en face, nous donnons le sentiment que le combat contre l’extrême droite se limite à une lutte contre l’islamophobie, et non contre les discriminations et le racisme, nous tombons dans son piège, et faisons d’un débat républicain majeur une question communautaire et confessionnelle, dans laquelle ne peuvent pas se retrouver nombre de nos concitoyens qui sont laïques et refusent la communautarisation de la société. Quelle aubaine pour le Front national et les islamistes, qui n’en demandaient pas tant, ce dont le dernier roman de Houellebecq rend de ce point de vue compte avec une certaine pertinence !

Il faut donc cesser de dénoncer l’islamophobie pour viser toutes les atteintes à l’égalité et aux droits des populations issues de l’immigration, sauf à faire le jeu de ces extrêmes.

Si l’islamophobie n’est que le rejet d’une religion, elle semble presque dérisoire comparée aux ravages du racisme et des discriminations. La justice française a eu l’accasion de rappeler récemment qu’il n’y a pas de délit de blasphème dans ce pays. C’est très sain le blasphème, ça remet les religions à leur place, fait réfléchir les citoyens et les invite et se libérer des dogmes. Laissons donc les gens blasphémer autant qu’ils le souhaitent. On ne demande pas aux religieux d’approuver le blasphème, on exige qu’ils le laissent faire, c’est différent. Les citoyens croyants, y compris ceux de confession musulmane, comme toujours en avance sur leurs représentants, l’ont déjà largement accepté dans les faits.

On a le droit de combattre les dogmes et les réactions, et de ne pas les respecter. C’est très fort le respect, cela induit la déférence, l’inclinaison, la soumission. Il est permis de ne pas respecter les religions, c’est même recommandé. On tolère les religions, c’est déjà beaucoup, et on peut parfois douter qu’elles tolèrent autant l’athéisme militant. En outre, si on ne respecte pas les religions, on respecte les individus, toujours. On les respecte avec leurs convictions, leurs croyances, leur histoire. On échange respectueusement avec eux, même si on est en désaccord, on débat, on peut même chercher à les convaincre, ce qui est d’ailleurs une marque de respect. C’est toute la différence entre le respect des dogmes, qui ne peut être exigé, et celui des individus, qui s’impose à tous. A nous de faire comprendre que le non-respect d’une religion n’est jamais une attaque contre des personnes.

Ils furent nombreux, y compris à gauche, ceux qui au moment du procès de Charlie Hebdo, dénonçaient le caractère islamophobe des dessins publiés, entretenant la confusion entre islamophobie et racisme, et faisant passer implicitement mais assez clairement le message que Charlie Hebdo serait raciste. Cabu, Charb, Wolinski, Maris et les autres, racistes ? Il auraient préféré en rire. Quand les mêmes repartent au lendemain de cet immense drame en guerre contre la seule islamophobie, on se dit qu’ils n’ont pas compris le message des belles manifestations qui ont suivi les attentats.

Et surtout, répondons aux problèmes d’exclusion qui rongent nos sociétés : occupons nous enfin de tous ces gosses, trouvons leur du boulot, un logement décent, donnons leur accès à la culture, aux loisirs, offrons leur le progrès, l’émancipation, la fierté de pouvoir réussir dans ce pays. Et luttons de façon implacable contre les discriminations, sujet sur lequel tant reste à faire.

Si on s’attaquait véritablement aux discriminations dans l’emploi, le logement, les loisirs, en multipliant les contrôle aléatoires, en augmentant massivement les moyens et les prérogatives du Défenseur de droits et les sanctions pénales en cas d’infraction, d’une part on retrouverait rapidement un clivage droite-gauche qui manque cruellement à notre démocratie, d’autre part on démasquerait Marine Le Pen, qui se trouverait automatiquement tiraillée entre sa prétendue défense des principes républicains et ses convictions nauséabondes.

Cette clarification, qui implique d’abord une grande rigueur dans le choix des mots qu’on utilise, s’impose ici et maintenant, ou le prétendu combat contre l’islamophobie d’une part, la gangrène raciste d’autre part, vont continuer à s’auto-entretenir, et annihiler tout le combat pour l’égalité, l’émancipation et contre le rejet des autres. Autrement dit, il ne revient qu’à nous de faire en sorte que la prophétie terrifiante de Houellebecq ne se réalise jamais.

 

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Par Etienne Colin

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1 réaction

  1. Jacques Bolo dit :

    Une des raisons pour lesquelles on parle d’islamophobie, outre le fait que l’usage fait loi (si on est VRAIMENT rigoureux), c’est que quand on parle de « racisme anti-musulman » (en parlant bien de ceux qui « sont d’apparence musulmane »), c’est qu’il y a toujours un con pour dire que l’islam n’est pas une race (http://www.exergue.com/h/2015-01/tt/islamophobie-rolin.html).

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