Moody’s dégrade : Malheur aux vainqueurs ?

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nights-in-white-satin-the-moody-blues1« Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ». Si Jean De La Fontaine avait connu notre époque, nul doute que son esprit facétieux lui aurait inspiré « Tout contempteur vit aux dépens de celui qui l’écoute » à propos des agences de notations.

L’univers glacé du calcul égoïste

En effet, ces ventriloques parasitaires du fric mondialisé n’ont rien d’autre que le pouvoir qu’on leur prête, et il est bien trop grand en plus d’être tout à fait illégitime.

Pourquoi nous entêter à leur donner du crédit alors qu’il suffit de regarder qui elles servent pour savoir à quoi elles servent ? Elles ne sont là que pour rappeler les menaces résilientes du monde opaque de la spéculation sur les gouvernements. Bref, elles participent en toute impunité à la lutte politique implacable pour l’accroissement du pouvoir de la finance sur les Etats, et c’est à ce titre que nos représentants élus devraient les recevoir : en les envoyant balader.

Pourquoi se soumettre aux desideratas de ces petites mains invisibles du marché dont le seul but est de mettre à poil le pouvoir politique ? Il est grand temps d’admettre collectivement que la finance ne sera jamais rassasiée, qu’elle vise l’établissement de son imperium sur toutes les activités humaines, qu’elle est l’ennemi mortel de toute forme d’organisation solidaire et juste de la société. Certes, je manque cruellement d’originalité en affirmant ces évidences déclinées à tous les temps et tous les modes depuis le déclenchement de la crise en 2007 aux Etats-Unis, mais si les agences de notations peuvent encore se permettre de jouer les cavaliers de l’apocalypse faisant la justice depuis les cieux, c’est qu’elles ont la bride sur le cou. Donner des gages à celui qui vous tient en joue ne sert à rien, si ce n’est lui donner du temps pour recharger.

Ce tableau est un peu épique ? Oui, il est même absurde. Aussi absurde que la situation est en vérité ridicule. Le pouvoir réel s’est évaporé il y a quelque temps déjà on ne sait trop où, dans des mains qui se font une religion d’être insaisissables. Pourtant il ne serait pas trop compliqué de les attraper, de les ramener sur terre, et de leur saisir ce qu’ils ont confisqué : le pouvoir pour les mandataires du peuple de reprendre le destin du monde entre leurs mains. On nous oppose depuis trop longtemps les mêmes arguments justifiant l’acceptation du réel, à savoir l’impossibilité pratique d’échapper à la guerre économique sans pitié qu’est devenue la mondialisation, cet univers glacé du calcul égoïste donnant raison à toutes insanités du capitalisme. Mais de cette opposition découlent justement tous les renoncements à transformer le réel, à le conformer aux exigences du bonheur humain, la mission historique des socialistes. A quoi bon se fatiguer à prendre le pouvoir si c’est pour n’en rien faire, ou si peu ?

Minc,  prophète du nouvel Olympe

Un aveu prononcé par Alain Minc sur un plateau télé le 22 septembre dernier résume au mieux l’état de fait décrit plus haut. « Jamais l’économie mondiale n’a aussi bien fonctionné qu’en ce moment ». Génial moment d’arrogance candide de la part de ce VRP du chaos ! Oui, jamais l’économie n’a fonctionné aussi bien, jamais l’aristocratie capitaliste n’a détenu autant de pouvoir sans prendre le risque d’émotions populaires qui mettraient en péril ses prébendes mirifiques. Jamais. Les seigneurs du Moyen-Âge retranchés dans leurs forteresses et les patriciens du Haut Empire prenant le soleil à Pompéi étaient des nains en regard de ces invisibles encravatés régnants dans leurs si hautes tours de verre et s’offrant quelques jours de répit entre les Hampton et leurs Yachts démesurés mouillant à Dubaï ou Olbia. Ce pouvoir acquis par ces géants contemporains leur a été délégué, selon un processus historique qui a vu le capitalisme muter progressivement pour prendre la dimension monstrueuse qui est la sienne aujourd’hui. Nous avons pu croire au plus fort de la crise financière à l’hiver 2008-2009 que leur monde s’effondrait. Non, il prenait un nouvel envol et aiguisait ses griffes. Ce qu’avait pu vivre l’Argentine à la fin des années 90 était un apéritif, un galop d’essai. Fort de cette expérience, les rapaces décidèrent de bouffer le monde en commençant par l’Europe. Abasourdis, nous assistons à la destruction tranquille de morceaux d’Europe sans qu’aucune guerre véritable ne soit déclenchée, au nom d’un zombie qu’il faut maintenir debout coûte que coûte pour les marges de la rente germanique : l’Euro.

Depuis, la littérature et le cinéma se sont emparés des formidables ressources romanesques de cette nouvelle Babylone où sombrent la morale et l’éthique dans un feu d’artifice jubilatoire, s’appuyant sur la narration des luttes byzantines décrites par le journalisme d’investigation qui s’est attaché à décortiquer la réalité de la finance. Nous savons précisément comment Goldmann Sachs, UBS ou HSBC font la peau d’autres banques, d’Etats, de centaines de milliers de petits porteurs. Aucune des subtilités imaginées par les comptables et avocats des grands groupes mondiaux pour échapper à l’impôt à travers les labyrinthes internationaux du montage fiscal ne nous sont épargnées. D’Apple ou de Google, des héros ont émergé de ce bordel fascinant pour incarner un nouvel Olympe surclassant les vieilles nations et leurs souverainetés agonisantes sous le linceul des frontières disparues. Nous sommes priés de nous identifier à des marques et à leurs inventeurs, écosystème plus immédiatement rentable que les vertus civiques patiemment ciselées par des siècles de philosophie et de révolutions. Les élites aéroportées sont devenues aussi nomades que l’argent qui les gave, elles s’inventent de nouvelles racines entre deux halls d’embarquement sur leurs tablettes tactiles : dernier refuge masturbatoire des apatrides mariant l’exil à leur feuille d’impôts. Et le quidam est prié de suivre cette course effrénée à la perte d’identité. Dura lex, sed lex. La brutale verticalité de l’ordolibéralisme est diffusée dans la novlangue économique comme une fatalité sans visage, elle colonise le sens commun et les organes de gouvernement pour interdire toute alternative. Bienvenue dans la guerre de tous contre tous, la fresque de fin du monde dont le dernier croquis nous fut livré par Moody’s à destination de la France, sait-on jamais.

Moody’s n’est rien

Un croquis nommé « dégradation », énième ersatz d’un sériel débile toujours assorti du même texte, « recommandations », gravé dans le marbre brut d’une idéologie infaillible. « Dégradation » et « recommandation », donc. Remettez-en 10 dans le juke box, il faut approfondir les réformes libérales, original. Remise en cause du CDI, baisses d’impôts, condamnation des « rigidités structurelles », inquiétude face au « coût » du travail… Vertigineux.

Cette agence, qui s’est naguère illustrée par son aveuglement sur les crédits « subprimes », qui, deux mois avant sa faillite, a continué d’accorder une crédibilité financière à une entreprise comme Enron, se targue aujourd’hui de donner ses conseils économiques à la France. Moody’s ânonne sa rengaine en guise d’analyse, marmonne son catéchisme libéral, rime avec les récentes propositions du MEDEF.

Moody’s n’est expert en rien. Ses modèles économiques, réalisés au doigt mouillé, n’ont jamais fait preuve de la moindre pertinence. Moody’s est une structure privée au service exclusif des créanciers et de la finance. Il ne faut pas attendre de cette agence autre chose qu’une défense bornée des intérêts du capitalisme financiers. Moody’s n’est rien, juste la chambre d’échos du cantique morbide chanté par tous les clercs du dogme qui nous mène à la catastrophe. Pourtant le gouvernement français aurait mérité un zeste d’indulgence pour la peine qu’il s’est donnée. Il fallait une bonne dose de culot pour faire ratifier sans broncher le TSCG et faire gober le pacte de compétitivité. Moscovici peut bien tordre dans son sens le bâton qui vient de le tapoter sur la tête en déclarant « L’agence nous crédite d’une forte maîtrise des finances publiques et de la décision de notre pacte de compétitivité mais s’inquiète de la croissance de la zone euro et de l’insuffisance de réformes structurelles. C’est une sanction pour l’absence de réformes passées et pour la gestion de ceux qui nous ont précédés, c’est aussi un encouragement à mettre en œuvre rapidement et fortement les réformes que nous avons décidées et qui vont dans la bonne direction : sérieux budgétaire, stabilisation de la zone euro, pacte de compétitivité.« , même les bons élèves sont punis, c’est la pédagogie de l’humiliation.

La vérité est que Moody’s et ses clones se contentent d’honorer la mission qui leur a été confiée. Ce sont les États qui leur ont donné le pouvoir de sonner le glas de leur crédibilité financière. L’article 123 du TCE recopié dans le Traité de Lisbonne, ordonne qu’ « il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres d’accorder des découverts ou tout autre type de crédits aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres. L’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite ». Quelques lignes indigestes pour mieux chanter « Fais moi mal, Moody Moody Moody/ Moi j’aime le marché qui fait boum ! ». Et si ça fait mal, c’est volontaire, comme le rappelait David Cayla dans Marianne en juillet 2011 « c’est bien lors des récents accords de Bâle II, transposés en directive européenne en 2006, que les agences de notations se sont vues officiellement attribuées un rôle de régulateurs par les autorités européennes ».

Alors, « Malheur aux vainqueurs ? » La gauche arrivée au pouvoir en pleine tempête dans le pays des révolutions est-elle condamnée à mettre le doigt dans cet engrenage fou qui la broiera comme il a broyé Zapatero ou Papandréou ? La politique sur ce bout de terre est-elle condamnée à servir d’habillage servile à  l’impérialisme post-héroïque des salles de marché ? Il n’est jamais trop tard pour entamer sa révolution culturelle, mais il faudra mettre à terre les cariatides sur lesquelles l’Europe est construite, à moins de rejoindre la cohorte des nains que l’Histoire en marche a relégué dans l’oubli.

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Par Renaud Chenu

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