De quoi l’assouplissement est-il le nom ?

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Zlata-souplesseParmi les métaphores couramment utilisées en politique, celle de l’ « assouplissement » tient une place de choix, particulièrement à droite. Ce fut notamment le cas sous le dernier quinquennat : des 35 heures à la carte scolaire, de la loi SRU sur le logement social à l’ouverture dominicale des commerces, lois et règlements devaient être  « assouplis », adaptations et exceptions autorisées, bref l’heure était  à ce  qu’on aurait pu aussi appeler  la « dérèglementation » généralisée.

Mais, parler d’ « assouplissement », c’est beaucoup mieux ! Pourquoi se priver d’une arme rhétorique évoquant la liberté dans l’océan des contraintes, l’intelligence dans le mécanique, l’adaptation face à la rigidité, le  pragmatisme  face au dogmatisme, la « douceur dans un monde de brutes » quand la « dérèglementation » risque toujours d’éveiller quelques soupçons sur l’intérêt réel visé par ces transformations ?

La variation de l’éloge de la « souplesse » est à ce titre très éloquente : si la droite vante les mérites d’assouplissements touchant le code du travail afin de nous sauver de la  « rigidité » des lois et règlements non adaptés à une réalité mouvante et diverse, elle a, par contre, fermement défendu l’idée d’une « règle d’or » imposant, coûte que coûte (et ce quelle que soit la conjoncture) des choix économiques décisifs[1]. Belle transmutation des défenseurs de la flexibilité en adeptes d’une rigidité économique à faire pâlir tout planificateur dogmatique : la « soupline »-rhétorique pour la mise en cause des acquis sociaux mais l’éloge du marbre pour la réduction des déficits ! Or, s’interdire par avance de mener des politiques contracycliques, c’est prendre le chemin d’une régression démocratique. On risque, en effet, à plus ou moins court terme, d’empêcher l’Etat d’être en mesure de garantir les droits sociaux tels que la constitution les énonce (assurer « à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement », garantir à tous « la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs », apporter « des moyens convenables d’existence » à « tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler »). Mais on enlève aussi aux citoyens en responsabilité demain le choix de la politique à mener à l’égard des déficits. N’est-ce pas pourtant sur le principe démocratique que la « rigidité » devrait s’imposer en réservant le choix des adaptations contextuelles aux moyens de l’atteindre ? Une inversion de la fin et des moyens problématique et il n’est donc pas étonnant que les voix de J.Habermas[2] comme d’E.Balibar[3] se soient récemment élevées pour réclamer d’urgence un sursaut démocratique en Europe.

L’entêtement à défendre certains « assouplissements », malgré la démonstration de leurs effets socialement désastreux, témoigne également de la présence de l’idéologique à l’œuvre derrière un pseudo-pragmatisme. Exemple privilégié en cette période de rentrée : la « carte scolaire » que X.Darcos avait voulu « assouplir » en 2007. Cette annonce avait alors provoqué des critiques pointant, par avance, le renforcement des inégalités que ne manquerait pas d’entraîner la « liberté » du choix de l’établissement. L’expérience est venue depuis confirmer ce que ces critiques anticipaient. Un rapport de deux inspecteurs de l’Education Nationale dont Le Monde avait révélé la teneur[4] l’avait  mis en évidence dès 2008 : l’ « assouplissement » conduisait à une nouvelle dégradation de la mixité scolaire « accélérant les processus sociaux déjà à l’œuvre depuis des années ». La simple logique « pragmatique » aurait donc  voulu que face à ce résultat, on « adapte » une autre méthode. Mais non ! X. Darcos avait alors annoncé que l’assouplissement allait se poursuivre. Par cette persistance, il témoignait au mieux d’une foi à toute épreuve dans le credo libéral de la « main invisible » harmonisant, à l’école comme ailleurs, les « offres » et les « demandes », au pire d’une volonté de faire de l’école non pas un instrument correcteur d’inégalités mais le simple reflet d’une société concurrentielle. Vouloir réouvrir ce dossier de l’ « assouplissement de la carte scolaire » comme Vincent Peillon en a l’intention afin de contrer l’effet « guettoïsation », c’est, au contraire, « adapter » pragmatiquement le moyen à la fin émancipatrice confiée à l’école. Cette formation  passe par la maîtrise de la langue mais aussi  l’apprentissage d’une distance critique vis-à-vis des mots avec lesquels nous pensons quotidiennement, en laissant parfois filer des métaphores que nous pouvons, au contraire, apprendre à déconstruire.


[1] Tout récemment encore, lors de l’Université d’été du Medef, Laurence Parisot expliquait demander : « une souplesse, une simplification des procédures du droit du travail pour ajuster l’organisation de l’entreprise, éventuellement les effectifs, en fonction de la situation de l’entreprise, de la conjoncture d’une manière générale», tout en vantant la nécessité d’une règle d’or !

[2] Habermas, La constitution de l’Europe, Gallimard, 2012. A lire aussi   la tribune « Plus que jamais l’Europe » cosignée par Peter Bofinger, Jürgen Habermas, Julian Nida-Rümelin, Le Monde, 4/09/2012

[3] E.Balibar, Quelle Europe démocratique ? Réponse à J.Habermas (Libération, lundi 3/09/2012)

[4] Jean-Pierre Obin et Christian Peyroux, inspecteurs avaient remis un rapport à Xavier Darcos très explicite sur les conséquences de l’ « assouplissement » : «La question de la survie de certains collèges est ouvertement posée, écrivaient-ils. C’est aux deux extrémités de la hiérarchie des établissements que la mixité sociale est mise le plus rudement à l’épreuve: dans les établissements les plus convoités, il y a peu d’élèves de condition modeste; dans les collèges les plus évités, ce sont les catégories favorisées qui ont disparu.»

 

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Par Martine Chantecaille

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