Avec la gauche, le grand retour de la martyrologie ?

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martyrs zemmourSouffrez, vous existez ! Hommes blancs, souffrez avec Zemmour, vous êtes cernés ! Noirs, handicapés, lesbiennes, souffrez avec Libération, vous êtes exclus des cabinets ministériels ! La victimisation fait-elle son grand retour ?

 

Compassionate conservatism

 

Victimes, c’est votre heure. La compassion est arrivée dans les bagages de Hollande. Le care est de sortie. Profitez, on fourbit déjà nos armes pour vous en mettre plein la poire dès que le vent sera plus frais pour nous, les insensibles.

Profitez bien, car on ne sera pas tendre. Souffrez bien. En hurlant s’il vous plaît. Faites le siège des bureaux des pleurs subventionnés, des ministères de la victimisation des minorités triomphantes. Réclamez, des droits, des quotas, des ministères, tout ce que vous voulez ! Lâchez-vous, envahissez l’espace public, ne laissez aucun répit à ceux qui résistent à l’ambiance victimaire et imposez-le, bordel, imposez-le votre Impératif Catégorique des Temps Modernes : pleurer. Chialer. Dégouliner. Lacrimer abondamment. Voix tremblotante, main sur le cœur, exclamations pathétiques, solidarité, empathie, identification, transfert, fusion.

 

Sortez-les tous, le malheur reconnaîtra les siens ! Les pauvres, les exclus, les sous-prolétaires, les enfants, les vieux, les lépreux, les affamés, les noirs, les bigleux, les sourds, les homos, les chômeurs, les inondés, les brûlés, les alcooliques, les oubliés, les muets, les débiles, les inexistants, les femmes, les méprisés, les consommateurs, les délinquants victimes d’un monde cruel, les handicapés. Ce monde est atroce, quelle désolation ! Vous vous rendez compte ? De nos jours ! Quel courage d’exister dans de pareilles conditions, c’est horrible ! Comment font-ils ?

 

Après l’obligation de résultat, puis l’obligation de moyens, puis l’obligation d’intention, notre époque continue le decrescendo : obligation de palpitation. Pianissimo. Il faut ressentir, il faut tressaillir, il faut hoqueter.

 

Être insensible, voilà le péché capital. Le cœur de pierre mérite le marteau. Celui qui ne se sent pas concerné regardant les petits darfouriens et ne donne RIEN aux ONG. Qui fait des mauvaises blagues sur les burkas, ou pire, les arabes en général. Qui zappe de chaîne pendant les tremblements de terre. Qui donne que dalle au clodo. Qui s’amuse d’une histoire de suicide. Qui trouve dégoûtant l’étalage de chaire atrophiée le jour du téléthon. Ça, c’est insupportable ! Ne rien ressentir, c’est un scandale. Compassionate conservatism, la trouvaille du siècle nouveau.

 

La prosopopée victimaire

 

De plus, les gens qui souffrent ne pensent pas. Leur cerveau ne produit plus rien d’autre que des décharges chimiques signalant d’intenses désagréments corporels et mentaux. Fort bien : cette non-pensée laisse place à la prosopopée. Le marxiste de salon parle au nom des prolétaires exploités. Les éditorialistes blancs et normaliens scribouillent au nom des cohortes qui n’ont pas pas connu la rue d’Ulm. Le libéral de café fait la tirade du petit patron ruiné par les charges. Le tiersmondiste joue aux marionnettes avec les cultivateurs de coton maliens. La féministe vous rappellera toujours que vous êtes un criminel en sursis dont les victimes potentielles commencent par aimer le bourreau (« Tous les hommes peuvent passer à l’acte » m’a-t-on assuré dernièrement. J’ai payé, je suis parti).

 

Le bon ventriloque a toujours un souffrant muet dans sa besace. Dans les conversations, on presse la besace à la manière d’une cornemuse, et il en sort des sons déchirants propres à tétaniser la galerie. Si d’aventure le souffrant s’avisait d’extirper son cou de l’instrument, d’éructer quelques fausses notes gênantes pour notre virtuose, ce dernier aurait tôt fait de le remettre en fa diminué, accentuant la tension dramatique avant de conclure en apothéose d’accord parfait sa Cantate idéologique.

 

Tous intouchables.

 

Pécheurs ! Souffrez un peu, montrez-le, et vous serez absous. Vous êtes une petites crapule ? Devenez un humble que la société n’a pas gâté, que l’école a jeté. Le tour est joué, on vous pardonnera. Vous êtes un trader qui a fait perdre 5 milliards à votre banque ? Vous avez mis le doigt dans un système fou, c’est pas votre faute. Pareil que le précédent, c’est le système, la société, les astres, que sais-je ? De toute façon vous êtes victime de tout ça. La responsabilité ? Que dalle. Pourtant, souffrance et culpabilité ne sont pas incompatibles. Statistiquement, il doit bien exister des salauds en fauteuil roulant (pas de bol, ils sont désormais Intouchables), des paysans andins pervers, des femmes afghanes qui sont des vraies teignes, des aveugles qui chantent mal (oui, ceux-là il en existe un tas, de l’UMP à Bamako).

 

Mais la victimisation intégrale ne souffre pas de concurrence. Un attribut, un seul ! L’être souffrant n’est pas aimant, il n’est pas pensant, il n’est pas agissant. Tel l’allégorie dans la peinture classique, Femme assise ou l’Espérance, il n’a d’autre épaisseur que son titre. Avancez le doigt, grattez, vous l’avez déjà traversé.

 

Le problème avec les souffrants, c’est que parfois ils cessent de se tenir tranquilles. On les croyait réifiés, sorte d’éponges à malheurs agités périodiquement de spasmes et contractions, mais toujours humides, et voilà que soudain ils parlent. Ils haussent le ton, même ! Ils disent “je”, ils vous contredisent, ils vous rient au nez, à vous qui étiez leur avocat, leur défenseur, leur ami, leur sauveur. Le lépreux met un coup de béquille à Mère Thérésa ? L’Inde fout les ONG étrangères dehors après le tsunami. Tarik Yildiz* publie un pamphlet contre le racisme anti-blanc ? Le petit patron rigole de vos courbes d’offre et de demande, certains votent même Mélenchon ? Naipaul* se gausse des bouffeurs de légumes à longueur de pages ? Des femmes aiment les machos et, pire, le disent, ou encore pire, affirment ne ressentir aucune discrimination : au bûcher les salopes ! La cohorte des pleureuses se désolidarise ? On n’y est pas encore, on en est loin même, ces petits cris sont -encore- inaudibles.

 

Car il faut le répéter, l’assommer, l’enfoncer dans tous les crânes, lobotomiser tous les non-souffrants qui ne sont que des souffrants qui s’ignorent. DIS-CRI-MI-NÉS. Vous l’êtes. RESPECT vous devez exiger. VIC-TI-MES est votre nature. De tout, de rien, la belle affaire, l’essentiel est vous entendre geindre pour désigner des COU-PA-BLES dans ce monde de souffrances racistes, patriarcales, néo-coloniales, ultra-libérales, bref, de ce monde de salauds.

 

Coupez les têtes

 

On y est. Vous nous tenez, au moins pour un temps. Au premier qui bouge l’oreille, c’est la tête que vous coupez, pas de détail, c’est pas le moment de faire dans la demi-mesure ! Vous avez eu mille fois raison de clouer au pilori Nicolas Bedos pour un tweet lâché à 20h le 6 mai dernier « Les arabes vont pouvoir se remettre à voler ». Hop, rhabillé pour l’éternité. Raciste, rien que ça, et bien fait. Son crime ? L’ empathie maniée au second degré. L’arme du crime ? Une antiphrase. Trop subtile. La victime outragée ne supporte pas qu’on la traite autrement qu’au premier degré. C’est sérieux la statut de victime, mince.

 

Autre criminel de ce moi de mai revanchard, Zemmour (encore lui, je le soupçonne d’adorer ça) qui réussit l’exploit d’être Martyr -de la liberté d’expression- en dénonçant la martyrologie qui détient désormais les Sceaux de la République en la personne de Christiane Taubira. Bravo l’artiste ! Pourtant, Zemmour est bien le dernier à croire tenir le fort Alamo de la mal-pensance, sa petite rente. Tout le monde l’entend, mais plus personne ne l’écoute, sa pensée est banalisée. Il a fini par confondre débat d’idée, domaine où il est (fut?) très brillant, avec son envie irrépressible de concentrer l’attention sur son soliloque de réac’ dépressif, sa complainte de « l’homme blanc », dernier Totem de la victimologie. Il en était hier le contempteur, il est tombé dans le piège de l’arroseur arrosé.

 

Car « l’homme blanc », tout comme « la communauté musulmane », « les noirs », les femmes » ou « les jeunes » n’existent pas. Comme leurs souffrances supposées, ces entités imaginaires ne sont que des projections fantasmagoriques n’ayant pour utilité que de promouvoir les idées, que dis-je, l’obsession de leurs inventeurs : un monde de petites tribus aux droits différenciés, une superposition de réserves d’indiens, chacune avec ses petits privilèges obtenus au prorata des injustices subies. La société des égaux, l’égalité des droits ? Vieux trucs poussiéreux, ça n’a jamais marché. Vive la concurrence victimaire, chacun fait son marché : « je veux plus, mon grand père est plus mort que le tien ! »

 

Alors allez-y, lâchez-vous, vous avez le vent en poupe. Libération remet à l’honneur les listes ethniques en faisant le décompte des blancs dans les palais de la république ? Une différence avec le décompte des noirs dans l’équipe de France ? Aucune. Et si par bonheur, le MRAP, SOS Racisme, Osez le Féminisme ou toute autre citadelle de la vertu arrivent de concert à leurs fins (nous convaincre de tous déménager sur île pour pérorer entre salauds dans une République du même nom), je suis prêt à parier que vous vous empresserez de voter une loi d’amnistie. Bah oui, vos victimes seraient quoi, sans leurs bourreaux imaginaires ? Rien ? Bourreaux à leur tour. il faudrait inventer de nouvelles victimes !

 

*Tarik Yildiz, essayiste et chercheur, auteur de Le racisme anti-blanc. Ne pas en parler : un déni de réalité publié aux Editions du Puits de Roulle

*Sir Vidiadhar Surajprasad Naipaul, prix Nobel de Littérature, accusé de racisme par les tiers-mondistes. Avec le recul, il s’est avéré qu’il était juste cruellement lucide.

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Par Renaud Chenu

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