Socialistes, encore un effort pour être populaires !

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le cri du peupleSi l’ouvrage collectif dirigé par Laurent Baumel et François Kalfon a rencontré un certain écho dans la presse et le public militant, c’est bien parce qu’il « met le doigt là où ca fait mal ». Certes, la désaffection, même relative (car ce constat vaut moins pour les élections locales) de « l’électorat populaire » pour la gauche n’a rien de nouveau. Elle croît depuis les années 1980, et s’est manifestée, de façon spectaculaire, à des moments clé de notre vie politique récente : après le traumatisme du 21 avril 2002 (13% des ouvriers seulement votant Jospin, et pas beaucoup plus chez les employés), après la confirmation du divorce entre « peuple » (de droite comme de gauche) et « élites » (de droite comme de gauche) lors du 29 mai 2005, il y a eu aussi, en 2007, la stupéfaction de voir un candidat d’obédience libérale réaliser un bon score dans les catégories populaires, et notamment dans la classe ouvrière.

 

 

De nombreux ouvrages ont tenté d’analyser ce phénomène qui frappe toute la social-démocratie européenne (voir notamment le Recherche peuple désespérément de Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin ou, dans un autre genre, Le Monstre Doux de Raffaelle Simone). L’originalité de l’ouvrage de Baumel, Kalfon and co est qu’il se veut plus « opérationnel ». Ce plaidoyer est en effet dicté par l’urgence : la campagne pour l’élection présidentielle entre dans sa phase active, et les auteurs, instruits par l’expérience des défaites successives du PS, souhaitent aider le candidat François Hollande à trouver cette « équation gagnante » qui a échappé à ses prédécesseurs.

Une équation qui passe par une réflexion sociologique : pour construire« géographiquement et socialement une large coalition majoritaire pour la gauche » (l’expression est de Rémi Lefebvre), il faut déjà se mettre d’accord sur le « cœur de cible » de celle-ci. Surfant sur la polémique consécutive à la publication du rapport de Terra Nova « Quelle majorité électorale pour 2012 ? », les auteurs prennent clairement parti : les préconisations (implicites) du think tank « progressiste » qui se targue de traquer les « impensés » de la gauche et d’en briser les « tabous » conduisent droit à une nouvelle défaite.

On se souvient que ledit rapport avait provoqué dans les rangs socialistes, une belle indignation (souvent surjouée) en invitant le PS à réfléchir à une autre stratégie électorale. Constatant la « droitisation », souvent extrême, d’une fraction non négligeable de ce qu’on appelle traditionnellement l’électorat populaire, il suggérait à la gauche de s’inspirer de l’exemple des démocrates américains qui comptent sur un électorat principalement composé des classes moyennes supérieures, des urbains, des diplômés, des jeunes et des « minorités ». Les auteurs présentent clairement leur Plaidoyer pour une gauche populaire comme une réfutation de cette thèse. Réfutation électorale (cette « nouvelle alliance » est structurellement minoritaire dans notre pays) mais aussi, et heureusement idéologique : « la gauche sans le peuple ne saurait être la gauche », écrit justement Laurent Bouvet. Reste qu’il faut savoir identifier la majorité sociologique qu’on prétend représenter prioritairement, ses aspirations, ses attentes. C’est tout l’enjeu de ce petit essai.

Les contributeurs multiplient les angles de vue permettant de mieux cerner un électorat qui fait souvent défaut à la gauche : l’approche économique et sociale (indispensables rappels de Philippe Guibert sur les salariés du privé) et géographique (passionnante étude de Christophe Guilluy sur la « France périphérique ») permet d’étayer la thèse d’Alain Mergier selon laquelle les milieux populaires sont frappés par une « insécurisation » croissante : « le principe d’organisation de l’expérience des milieux populaires n’est pas l’insécurité physique, mais l’insécurité générale dont l’insécurité physique n’est qu’une composante ».

Cette insécurité a des racines multiples, que les auteurs abordent rapidement. L’’école ne joue plus son rôle d’ascenseur social (voir l’article de Camille Peugny), le compromis social des trente glorieuses a été violemment remis en cause par le capitalisme financier transnational, l’Europe est davantage vécue comme une menace (le « cheval de Troie de la mondialisation libérale ») que comme une chance. S’ajoutent à cela le délitement des solidarités traditionnelles, la défiance envers les institutions et les corps intermédiaires, la déstabilisation des habitudes de vie quotidienne collective (confrontation souvent problématique avec la pratique de l’Islam dans certains territoires, et plus généralement la peur de l’ « islamisation »). Bref, la majorité des Français éprouvent dans leur chair, au quotidien, une insécurité généralisée qui est aussi une peur du déclassement et une perte de repères. La gauche, qui est associée, dans l’imaginaire collectif, au progrès social et aux avancées démocratiques peine à convaincre cet électorat. Dans un contexte de crise économique majeure, marquée par une augmentation du chômage, la stagnation du pouvoir d’achat mais aussi l’apparente impuissance des gouvernants à imposer quoi que ce soit aux « marchés », difficile en effet de croire que l’un (le progrès social) comme l’autre (les avancées démocratiques) soient aujourd’hui possibles.

L’ouvrage de Baumel et Kalfon ne se contente pas, bien sûr, d’exposer ces difficultés structurelles pour notre camp politique. Il dessine les contours de ce que pourrait être cette « gauche populaire » susceptible de donner à la fois des réponses concrètes au « besoin de protection » qui s’exprime, mais capable aussi de repenser le contenu de ce que nous avons longtemps appelé le « modèle républicain ». Certes, comme l’avaient annoncé les auteurs dans leur préface, le petit essai se contente de préconisations plutôt générales. Il ne s’agissait pas d’écrire le projet du candidat socialiste ! Et, à l’exception de Camille Peugny qui se risque à formuler d’audacieuses propositions pour réformer notre système éducatif, les autres contributeurs respectent la feuille de route. Mais les pistes esquissées dans ce Plaidoyer méritent qu’on s’y attarde un peu.

Si la volonté d’inventer « un nouveau discours républicain sur le vivre ensemble » est louable, il s’agit surtout de mettre en cohérence certains éléments déjà existants dans la doctrine socialiste. Ainsi, la « redéfinition des règles de la vie en société », fondée notamment sur l’importance de la notion de respect et d’autorité, sur l’articulation entre les droits ET les devoirs, figuraient déjà dans le projet présidentiel de Ségolène Royal, et même, soyons justes, dans le corpus jospiniste. De même, la prise en compte des problèmes de sécurité qui passe par la réhabilitation du concept d’ordre républicain a été entamée dès les années 1990. Enfin, le caractère indispensable de la laïcité est une conviction commune à tous les socialistes, en dépit de certaines tentations communautaristes ici et là.

Moins banal en revanche, est la condamnation sévère de l’adhésion supposé des socialistes aux thèses du « multiculturalisme »qui revient à plusieurs reprises et sous différentes plumes. Sans aller jusqu’à la critique de l’ « idéologie de la diversité » (voir le texte fondamental de Walter Benn Michaels, La diversité contre l’égalité), les auteurs invitent la gauche, et singulièrement les socialistes, à ne pas se figer dans une « angélique défense » d’un modèle d’origine anglo saxonne considéré comme une menace pour l’identité républicaine française. Sur ce sujet, c’est incontestablement Laurent Bouvet qui va le plus loin, jugeant « impossible de faire l’impasse sur la remise en cause profonde de cet idéal trentenaire en forme d’illusion qu’est le multiculturalisme ». Cette question mériterait de longs développements, et l’on devine que ces prises de position feront tousser certains lecteurs qui se borneront à répondre qu’officiellement, le PS reste attaché aux valeurs laïques de la République. La vérité nous oblige à dire que le différentialisme, indissociablement lié à l’idéologie libérale, a fait des progrès dans les rangs de la gauche. Une partie de celle-ci a en effet progressivement substitué (sans jamais l’assumer évidemment) à la lecture traditionnelle de la société en termes de classes une vision ethnicisée de notre pays, et verse dangereusement dans la valorisation naïve des « identités culturelles » (se référer, sur ce sujet, à la démonstration de Jean Loup Amselle dans L’Ethnicisation de la France).

Autre aspect moins convenu de ce Plaidoyer pour une gauche populaire, la dénonciation du « fossé culturel » entre les élites de gauche et le peuple, présenté par Rémi Lefebvre comme une des « coupures symboliques » qui a joué un rôle dans les défaites présidentielles. Cet argument, souvent utilisé par la droite prompte à fustiger « les socialistes bobos », est de plus en plus repris par des penseurs de gauche (on songe notamment à l’indispensable Jean-Claude Michéa). François Kalfon lui-même va jusqu’à proposer de « chasser des instances dirigeantes du PS les réflexes de « prolophobie » qu’on voit poindre de temps en temps » (interview dans le Monde.fr du 7 décembre 2011). La critique est outrée, mais cette idée d’une intelligensia de gauche qui ne jure que par la culture d’élite (il faudrait rajouter « ET les cultures minoritaires ») tout en méprisant la « culture populaire » (en gros l’art contemporain et le rap mais pas Miss France ou Chimène Badi) n’est pas totalement dénuée de fondement. De la même façon que Malraux assignait au gaullisme la mission de rassembler ceux qui prennent « le métro à 18h », Baumel, Kalfon et leurs acolytes semblent inviter les socialistes à ne pas négliger la France qui regarde TF1 à 20h (voire même à 13h !).

On le voit, « l’équation gagnante » passe par la patiente (re)construction d’un lien de confiance entre la gauche et les couches populaires. Mais celle-ci ne se résume pas, à l’évidence, à l’invention d’un nouveau discours républicain. La société a besoin de repères, elle a surtout besoin de justice. La gauche ne sera populaire que si elle se fixe pour objectif l’amélioration concrète des conditions d’existence de la majorité des ouvriers et des employés. Or celle-ci, est-il besoin de le rappeler, se sont considérablement dégradées. La financiarisation de l’économie et le libre échange généralisé charrient chômeurs et précaires par millions. Les inégalités augmentent, les riches s’enrichissent. Et la crise a largement aggravé la situation. Certes, les citoyens n’entendent rien aux boursicotages et aux traficotages de ceux qui ne sont, après tout, que des bandits de grand chemin polis et cravatés : mais ils comprennent bien que quelque chose ne tourne pas rond dans le système économique actuel. Que ce qui se passe heurte le bon sens élémentaire. « Tout pour nous et rien pour les autres » : c’est ainsi qu’Adam Smith résumait l’état d’esprit de ceux qu’il appelait « les maîtres de l’espèce humaine ». Plus de deux siècles après, qui pourrait nier que c’est toujours cette impression qui domine. La gauche populaire, c’est donc celle qui ne se résout pas à accompagner un système qui ne laisse pas seulement les inégalités perdurer, mais qui s’en nourrit. C’est celle qui n’accepte pas que le capital soit infiniment mieux rémunéré que le travail.

Or, sur les questions économiques et sociales, l’essai de Baumel et Kalfon reste largement en retrait.  S’il se borne à reprendre les vieilles recettes social démocrates (nouveau compromis redistributif, réforme fiscale, réhabilitation de la « société du travail »), il ne semble pas prendre la mesure de l’ampleur de la crise à laquelle les sociétés européennes sont confrontées. On me rétorquera que la prudence est de mise. Que nos compatriotes se méfient des grands mots et des grandes promesses, et ils ont raison. Que la conjoncture incite à la circonspection, au scepticisme. Mais quand les injonctions au sérieux et à la crédibilité viennent de ceux là même qui n’on rien fait pour empêcher la crise de se dégrader, c’est le devoir de la gauche de proposer une autre cohérence, un autre chemin. 

Pour redresser la France et  l’Europe, il nous faudrait l’audace et l’ambition d’un Roosevelt au moment du New Deal. La droite, et parfois même certains de nos partis frères, ne nous proposent que la rigueur étriquée d’un Raymond Barre ! Or l’heure n’est pas au bricolage et au rafistolage : il est temps de tourner la page, et d’élaborer un autre modèle de développement. Bien sûr, nul ne nie la difficulté de la tâche, nul n’oublie que la droite est au pouvoir quasiment partout en Europe. Mais c’est dans ces moments de grandes turbulences qu’il faut faire preuve de volontarisme, c’est dans les moments de grandes incertitudes qu’il faut faire preuve de clarté. En 2012, l’électorat populaire choisira une majorité qui sait qui elle est, qui elle représente, et surtout qui sait où elle va.

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Par Emmanuel Maurel

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