Liberté, Égalité, Féminisme

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Ventôse meufLoin d’être en crise, le féminisme est bien vivant. Laboratoire d’une défense des «minorités» qui ne soit pas communautariste, il nous pose des questions profondément politiques.

 

Déjà il y a un siècle, la presse se gaussait des féministes, de leurs divisions (femmes du peuple et privilégiées, jeunes jolies et vieilles frustrées…) et prophétisait leur échec. Aujourd’hui (1), même les journaux de gauche parlent souvent d’une «crise du féminisme». Un petit tour sur le web suffit à réfuter cette idée. Les féministes se parlent, entre pays, entre générations, et les désaccords se traduisent en travail de fond sur les dossiers, travail dont les partis feraient bien de prendre connaissance.

Le consensus sur l’essentiel reste, manifestations et action quotidienne en témoignent : lutte contre le viol, les violences conjugales, pour les femmes du Tiers-monde, pour le droit à la contraception et à l’IVG, pour l’égalité des salaires, pour une éducation moins sexiste… Et finalement, pour la France de ces dernières années, le bilan n’est pas si mauvais : que l’on pense seulement à la reconnaissance du viol comme crime, y compris lorsqu’il touche des adultes, voire des prostitué(e)s ou des épouses violées par leur mari. Tout cela était inimaginable il y a vingt ans : le militantisme et l’éducation, parfois, ça marche.

 

 

Si le féminisme n’est pas en crise, que peut-il nous apprendre, dans l’optique d’un combat socialiste et républicain ? Beaucoup, à l’heure où le communautarisme devient crédible, au gouvernement ou dans les banlieues. En effet, les femmes représentent un groupe victime d’une oppression spécifique, mais qui ne peut être décrit ni comme une «minorité» ni comme une «communauté». Représenter plus de 50 % de la population n’empêche pas d’être dominé : ce n’est pas le nombre, ni la nature, qui mécaniquement fait la «minorité», c’est un fonctionnement économique, social et culturel, qu’il faut démonter. Les militants de gauche doivent s’investir pour comprendre ces mécanismes de domination, y compris son intériorisation par les intéressés (les femmes anti-féministes, les ouvriers qui votent à droite…), avant de pouvoir lutter efficacement contre.

 

D’autre part, les femmes ne sont pas une «communauté», parce que l’amélioration de leur condition ne viendra pas d’une séparation du reste de la société. Cette évidence n’est pas anodine, parce qu’elle oblige à penser une réponse à l’oppression qui ne soit pas la séparation. Ce n’est pas simple, mais cela vaut la peine : si une telle réponse existe pour les femmes, elle peut peut-être éviter que le communautarisme ne soit une solution pour les beurs, les gays ou les sourds. Ainsi, être féministe implique une réflexion sur l’égalité qui aille au-delà de solutions simplistes (nier la domination sous couvert d’«universalisme» / promouvoir la non-mixité pour «protéger» les filles / …).

 

En outre, le féminisme d’aujourd’hui, y compris dans ses controverses internes, nous renvoie au problème fondamental et difficile de notre définition républicaine et socialiste de la liberté – problème auquel il est urgent d’apporter une réponse pour ne pas laisser toute la place à la rhétorique à la mode du «c’est mon choix» et de la «tolérance» méprisante.

 

En effet, les deux débats qui divisent le plus les féministes, mais aussi stimulent une réflexion originale, sont, au fond similaires, la question du voile et celle de la prostitution. Point commun : les féministes sont confrontées à certaines femmes qui nient être de simples victimes (du patriarcat, des réseaux mafieux, de leur éducation, de traumatismes passés…), prônant une bonne façon de porter le voile ou de se prostituer, hors de toute aliénation. En fait, quand on creuse le discours des intéressées, c’est rarement aussi simple : ce discours de la «liberté» est souvent tenu en leur nom par des libéraux qui s’accommodent fort bien des dominations existantes. En réalité, si la prostitution est «choisie», c’est surtout parce que le seul autre choix était d’être exploitée comme caissière ; si le voile l’est, c’est parce que lorsqu’on est de toute façon considérée comme un sexe ambulant, autant se cacher…

 

Rappelons donc que la liberté, en République, ne s’arrête pas seulement où commence celle des autres : elle ne saurait qualifier le choix d’une personne qui n’est pas suffisamment informée ou qui est prise dans un rapport de forces manifestement déséquilibré. Position redoutable s’il en est, car elle peut dériver vers une morale d’État ou vers le paternalisme («on sait mieux que vous ce qui est bon pour vous»). C’est ainsi qu’en 1789, la plupart des révolutionnaires étaient d’accord pour limiter le vote aux propriétaires mâles, les seuls dont l’indépendance de jugement était garantie… Il n’empêche : notre but, c’est d’obtenir un consentement informé et réellement libre des individus, donc de modifier progressivement les conditions sociales du choix, voire, parfois, de l’encadrer légalement. C’est pour cela que nous ne considérons pas que les salariés d’une PME sont libres s’ils acceptent de travailler 60 heures par semaine. Non, ce n’est pas leur choix. C’est pour cela aussi que notre société idéale doit être une société sans voile et sans prostitution. Cela ne signifie pas qu’il faut une politique ultra-répressive, qui ne fait que pénaliser encore plus les victimes. Il est délicat de lutter contre le voile et pour l’abolition de la prostitution sans heurter encore plus, pour l’heure, les femmes voilées ou les prostitué(e)s. Ce n’est pas une raison pour en rabattre sur notre idéal. Si des mesures transitoires doivent amener à essayer la médiation avec les filles voilées et, encore plus, à proposer par exemple des droits sociaux aux prostitué(e)s, notre optique à long terme, cela doit être l’éducation des filles mais aussi (surtout ?) des garçons, et plus globalement la transformation sociale, pour que plus personne n’ait besoin de se voiler pour être respectée ou de se prostituer pour vivre.

 

Ainsi compris, le combat féministe pour sortir de l’aliénation impose avant tout une lutte pour l’égalité et pour l’éducation – pour l’égalité par l’éducation – qui doit faire partie de tout projet républicain et socialiste.

 

(1) article paru une première dans la version de Parti Pris en 2005

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Par Claire Lemercier

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