Le Téléthon, la maladie infantile de l’Etat

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TéléthonLoin de moi l’idée saugrenue de préférer la guerre des pauvres contre les pauvres à la douce générosité fraternelle qui resurgit chaque fin d’année pour nous rapprocher douillettement les uns des autres, mais j’admets volontiers un grand scepticisme dès qu’arrive le lancement du Téléthon qui nous rappelle inlassablement la misère de l’État. Au risque de paraître infiniment scrogneugneu, permettez-moi une critique raisonnée de ce phénomène quasi-morbide qui consiste à vous faire lâcher du flouze après vous avoir tiré les larmes des yeux et qui a malheureusement des conséquences plus sévères ailleurs qu’ici, où l’ONGisme n’est en définitive qu’un moindre mal.

 

Le don est vieux comme l’humanité. Il est une valeur éthique que l’on retrouve dans toutes les sociétés et qui s’appuie sur une idée simple : plus on donne plus on est grand. C’est beau de donner, car c’est gratuit, surtout quand on évolue dans un système où la rapacité est un critère de réussite sociale. Cependant, le don véritablement gratuit n’existe pas. Il s’insère toujours dans un système de réciprocité. Qu’il soit binaire selon l’explication du docteur Mauss qui mit en évidence le « don contre don » des sociétés primitives ou ternaire comme le suggère le docteur Levi-Strauss dans sa théorie de « l’échange généralisée », il n’est jamais gratuit.

Ceux qui donnent au Téléthon sont remerciés collectivement par la société incarnée par des animateurs télé dégoulinant de bons sentiments qui mettent en scène une danse à trois. Des petits bouts d’hommes qui ont tiré le mauvais numéro à la naissance, des « gens formidables » (médecins, bénévoles et mômes de CM1 courant dans la boue d’automne) et des ambassadeurs de la bonne cause (des artistes, avec cette année Gad Elmaleh en tête de pont). Rien n’est gratuit là-dedans, tout le monde y trouve son compte. Le Téléthon n’est pas un « moment gratuit » dégagé des contingences de l’économie marchande. C’est avant toute chose une affaire d’argent.

Dans le Téléthon, qui est la plus malade ? Cette enfant qui a gagné quelques mois de vie grâce à votre générosité et rendra mal à l’aise ceux qui trouvent spécieux qu’on instrumentalise la pitié forcément générée par l’image d’une enfant dont les jours sont comptés, ou bien la « solidarité » ? La construction de systèmes de solidarité basés sur la contribution du travail et du capital dans des caisses communes assurant théoriquement l’égalité des droits face à la couverture des risques de la vie fait partie des choses les plus abouties que nous ayons élaboré en terme de civilisation. On sait qu’on continue de crever d’être pauvre, que ce système de solidarité est attaqué de toutes parts avec la complicité de crapules au pouvoir qui n’ont que des « bons sentiments » pour les assureurs privés, mais il n’empêche : la Sécu est une construction démocratique tandis que le Téléthon est au niveau de la manche à la sortie de l’église. On y fait appel à la charité en s’appuyant sur la pitié et la culpabilité.

Le Téléthon est in fine une ONG en pays développé, comme Les restos du cœur. Et chacun le sait, là où prospèrent les ONG, les États ne peuvent se construire correctement et harmonieusement car les ONG assurent son rôle dans tout un tas de domaines. Le but des ONG est d’intervenir sur des situations de chaos, elles remplacent les États sur les terrains qui lui sont traditionnellement dévolus (éducation, santé…) et le privé là où il n’assure pas son rôle (crédit, construction…). Partant d’un « bon sentiment », le résultat final de l’action des ONG est souvent catastrophique. Une ONG qui débarque dans un territoire en souffrance, c’est une économie désorganisée (car l’économie locale devient dépendante de la présence de l’ONG) qui ne peut pas sainement se reconstruire. En effet, l’ONG fait de la concurrence à l’État et aux entreprises locales qui ne peuvent pas suivre. Juste un exemple : en offrant des salaires délirants bien plus élevés que les salaires locaux, elles ponctionnent la main d’œuvre et freinent voir empêchent le développement local. C’est pour cette raison que des États comme l’Inde les foutent dehors. Il y a pire, c’est l’hypocrisie des professionnels de la charité qui s’arrogent le beau rôle en assurant l’action de « la main gauche » des États qu’ils disqualifient en mettant en évidence leur supposée inefficacité alors qu’ils bénéficient de la protection de « main droite » de ces mêmes États. L’action des ONG à l’échelle globale maintient des États en sous développement tout en sabotant leur légitimité. C’est tout bénéf’ pour les États du « Nord ». Ce rôle néocolonial donne de facto tout son sens à des organisations qui ont tout de « gouvernemental », car, outre les dons, elles sont sur-financées par les gouvernements, arrivent dans les bagages des armées et travaillent de concert avec les diplomates des pays dont elles sont issues. On est dans « le supplément d’âme à l’impérialisme » dénoncé par Régis Debray dans son excellent Éloge des frontières (1).

Ainsi, le Téléthon n’a d’autre rôle que de contribuer au désengagement de l’État français dans le financement de la recherche sur les maladies rares, de déresponsabiliser la sécurité sociale qu’on dépèce gaiement, au prétexte de la rationalité économique hier et de la crise aujourd’hui, et de communier tous ensemble, comme à l’église, autour d’un morceau de misère, bien réel. Tout cela n’a rien de démocratique. En regardant ces petits myopathes, j’ai l’impression de voir ce qu’on est en train de faire du pacte républicain : un machin bien mal au point, qu’on n’est pas prêt remettre sur pied.

 

(1)Régis Debray, Éloge des frontières. Gallimard, janvier 2011

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Par Renaud Chenu

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