Sauver la démocratie européenne ! (2/2)

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Europa AAARedonner une légitimité démocratique à l’Union


Première partie de cet article : L’Europe marche sur la tête

 

Ni lubie ni marotte idéaliste, cette analyse de l’état de la démocratie européenne est une exigence pour le futur de notre continent, et notre futur de citoyens d’une nation d’Europe. On ne peut pas impunément bafouer le pouvoir du peuple : qu’on le laisse donc s’exprimer dans les urnes, sinon il recourra demain à la violence.

Pour nous tous, le cœur de la question européenne, le cœur de la question de la démocratie européenne, est la question du citoyen européen. Existe-t-il déjà, existera-t-il un jour ?


Doit-on attendre qu’il existe avant d’établir des institutions centrales démocratiques clairement positionnées au-dessus des Etats nations ? Doit-on au contraire le faire naître progressivement par la prise de conscience qu’il existe un Parlement européen chargé de construire, pas à pas, quelque chose comme un intérêt général européen et des débats politiques européens ?

Les gouvernements, négociant les traités successifs, avaient choisi plutôt la seconde voie dans les années 80 et 90, celles de la Commission Delors et de la montée en responsabilité du Parlement européen revendiquant une part grandissante du pouvoir. Ils ont reculé et choisi plutôt la première option au cours des années 2000 lors de la rédaction du traité constitutionnel européen, redonnant au Conseil la primauté. Mais la crise de la dette, et la crise de l’euro, ont fait s’effondrer tout l’édifice. Bientôt, si la France est également attaquée, démonétisant instantanément son exécutif, il ne restera plus que l’Allemagne pour convoquer les sommets de crise et imposer des solutions, pouvoir exorbitant et dangereux dont il est sur que les Allemands se passeraient volontiers.

 

Bien évidemment, les traités qui régissent l’Europe sont aujourd’hui obsolètes. Et, une fois grisés du pouvoir qu’ils partagent comme co-présidents d’une sorte de nouveau Saint-Empire franco-germanique, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy devraient se rendre compte de l’extraordinaire fragilité dans laquelle ils plongent l’Europe entière, et eux avec, en imposant dans l’urgence des plans inefficaces et jamais validés par un quelconque acte démocratique. Plutôt que de plaider pour que Grecs et Italiens reportent leurs élections, et sachant qu’ils remettent en jeu leur propre poste bien vite en 2012 (pour Nicolas Sarkozy) et 2013 (pour Angela Merkel), nos deux co-présidents devraient chercher à remettre l’Union sur pied, c’est-à-dire lui redonner une légitimité démocratique.

 

On peut imaginer une séquence politique nouvelle, permettant à l’Europe de préserver l’essentiel, c’est-à-dire la paix et la démocratie. Tout d’abord le Conseil, le parlement européen et la Commission, avec initiative à la Commission, préparent un plan global de réponse de l’Union à la crise. Ce plan, discuté publiquement au Parlement européen, avec toutes les possibilités d’amendement, puis voté au Parlement et voté à l’unanimité par le Conseil, permettra d’aboutir à une stratégie commune européenne soumise ensuite à un référendum européen ; ce plan global, obligeant à prendre le temps nécessaire à la discussion, obligeant toutes les institutions à des compromis, obligeant à considérer le futur vote des citoyens européens par référendum, amènera nécessairement la prise en compte du respect des démocraties nationales, de l’équilibre entre rigueur et relance, et tombera moins aisément dans le travers des fausses bonnes solutions sorties du chapeau dans l’urgence des réunions nocturnes de Bruxelles. Une telle initiative intelligemment menée permettrait de faire reculer la spéculation portant sur tel ou tel pays, en ne remettant pas en cause les actions déjà lancées pour soutenir les pays les plus attaqués pendant le temps que prendra la discussion.

 

Simultanément, afin que les Européens sachent bien que leur premier vote ne concerne bien que le plan de sortie de crise et pas l’opinion qu’ils ont de leurs dirigeants et institutions démonétisées, un second vote permet l’élection d’une assemblée chargée de piloter la préparation d’un nouveau traité constitutionnel européen, bref et lisible, portant exclusivement sur l’architecture institutionnelle et démocratique de l’Union, dans un mode de travail associant également des parlementaires nationaux. Gageons qu’une telle initiative, comme on l’a vu lors du référendum de 2005, saura créer le débat partout en Europe, permettra de mobiliser les opinions publiques et aboutir à un compromis plus acceptable que celui auquel a abouti la défunte commission Giscard, d’autant que la crise a aujourd’hui montré le caractère indispensable d’un mode de gouvernement européen démocratique et responsable devant les citoyens européens. Surtout, cette démarche éviterait un nouveau bricolage institutionnel fait à la hâte à la sauce Merkel sans consulter les peuples, bien entendu…

 

On peut imaginer une autre séquence. La séquence où après la Grèce et l’Italie, la France est elle-même prise en otage par la hausse des taux d’intérêt et mise sous tutelle par le FMI et la BCE. Dans cette séquence, les élections présidentielles de 2012 sont soit reportées, soit annihilées par l’obligation consentie par les candidats de s’engager à respecter le plan de rigueur élaboré par le FMI. Après, tout est possible : par exemple un second tour Le Pen / Mélenchon dans une France faisant défaut et causant l’explosion de la monnaie unique ; ou l’instauration d’un gouvernement d’experts entrant malgré lui dans la spirale de l’autoritarisme pour contenir les manifestations chaque jour plus violentes d’un peuple saigné et privé du pouvoir légitime qui est le sien.

 

Une monnaie n’est pas un gadget, c’est la principale arme de souveraineté d’un Etat, donc d’un peuple. Depuis que nous avons une monnaie unique, dans la zone euro, nous devons nous considérer comme un peuple unique, que cela nous plaise ou non. Ce peuple sera souverain, par des institutions démocratiques, ou il risque de perdre entièrement tout ce qu’il a acquis, de haute lutte, depuis tant de décennies.

 

On peut penser à une disparition de l’euro, abandonner le rêve d’une démocratie européenne, et espérer qu’un retour aux démocraties nationales permettra néanmoins de maintenir une coopération européenne intelligente et préservant la paix au cœur de notre vieux continent. Mais on peut aussi craindre qu’une telle crise se traduise immédiatement par un retour aux vieux réflexes nationalistes, car chaque monnaie devant rapidement se réajuster il sera probablement nécessaire de recourir à des solutions de protectionnisme national, créant rapidement des contentieux dont il sera d’autant plus difficile de sortir que les institutions européennes auront automatiquement perdu le peu de légitimité qu’il leur reste. Les agriculteurs et pêcheurs français reprendront leurs guerres contre leurs collègues espagnols et portugais, bénéficiant d’une monnaie et de salaires plus bas, l’industrie allemande perdra sa compétitivité de par une monnaie inévitablement surévaluée, les fonds structurels et la politique agricole commune disparaissant plongeront des régions entières de l’Europe dans la crise. On expulsera les étrangers pour réduire le chômage, en commençant par les non Européens, mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin dans une Europe détricotée ? Les démocrates manifesteront et seront emprisonnés, un bon vieux coup d’état fera le reste ici ou là. Et l’on trouvera bien un conflit symbolique pour repartir comme en quarante…

 

On peut penser à l’instauration de gouvernements d’union nationale, du type des unions sacrées qu’ont connu certaines démocraties en temps de guerre, réussissant une fois la crise passée à retourner à un fonctionnement institutionnel normal. Mais on peut aussi craindre que de tels gouvernements, qui peuvent trouver dans la guerre une réelle légitimité patriotique, avec des peuples qui souffrent mais vivent pour un réel projet qui est de préserver leur liberté face à l’ennemi, soient ici totalement impuissants à acquérir la moindre légitimité sans ennemi identifié, n’ayant à promettre à leurs concitoyens que des lendemains qui déchantent, et n’ayant donc d’autre solution pour tenir le pays que de recourir à l’autorité aveugle de la violence. De tels gouvernements ne tiendront pas longtemps, juste ce qu’il faut exaspérer suffisamment leurs peuples qui basculeront alors vers des solutions nationales radicales, ramenant l’Europe au scénario précédent de disparition de l’euro.

 

Croire aujourd’hui que les peuples sauront se rebeller contre l’absurde enchaînement de la crise et de ses remèdes qui bien loin de la soigner l’aggravent, sans jeter avec l’eau du bain le bébé européen, serait bien optimiste. Croire aujourd’hui qu’en ayant jeté l’Europe, nos nations retrouveront un souffle démocratique national leur permettant de retrouver croissance et progrès social sans s’opposer les unes aux autres est également bien optimiste.

 

En étant simplement réaliste, il ne nous reste donc plus qu’à croire et espérer en un sursaut démocratique européen. En face de nous les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie, le Japon, les pays du golfe riches de leur pétrole, sont certainement loin d’être tous démocratiques, mais ils connaissent leurs intérêts, disposent de tous les moyens d’action économique, et se battent pour construire leur propre avenir. L’Europe n’a pas le choix, elle doit réagir. Qu’elle se disloque et elle disparaîtra pour un bon moment de la carte du monde. Et quitte à ce qu’elle reste unie, nous la préférons tous sans doute démocratique plutôt que dictature bureaucratique, nouveau Saint-Empire, Napoléonienne ou fasciste.

 

Plus facile de faire rêver en appelant le peuple à se rebeller, qu’en appelant à un sursaut démocratique européen. Plus facile oui, mais plus dangereux aussi.

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Par Nicolas Bardi

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