Quand la démocratie fait défaut…

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Les journaux s’emplissent de colonnes sur la crise financière européenne. La Grèce, l’Italie, vont-elle faire défaut ? Mais lorsqu’une caste d’économistes libéraux se comporte vis-à-vis des nations européennes comme des liquidateurs judiciaires, quand les parlements et les peuples se couchent, c’est véritablement la démocratie qui fait défaut.

En ce 11 novembre 2011, le climat européen résonne bien plus avec la drôle de guerre de l’automne 1939 qu’avec les sanglantes tranchées de 14-18. L’Europe est attaquée, malade de sa dette, et tour à tour plusieurs de ses nations tombent. Ne revenons pas sur le cercle vicelard de la hausse spéculative des taux, renforcée par les dégradations des notations, qui amène à la rigueur, à l’arrêt de la croissance, au creusement de la dette, qui alimente de nouveau la hausse des taux et la dégradation de la note : tous les citoyens européens ont aujourd’hui compris le mécanisme, et plusieurs dizaines de millions d’entre eux en subissent au quotidien les conséquences.

 

 

Pendant que petit à petit l’Europe se perd, le couple improbable Serkel et Markozy s’agite de sommet en réunion de crise, réitérant chaque semaine un nouvel accord de Munich sensé préserver la paix. La Commission européenne, le FMI et la Banque centrale européenne dictent leurs politiques aux Etats défaillants, à l’Irlande, au Portugal et à l’Espagne depuis déjà quelques années, ensuite à la Grèce, à l’Italie et à la France depuis le 10 novembre (Olli Rehn, commissaire européen aux affaires économiques, ayant déclaré ce 10 novembre 2011 que « pour ce qui concerne 2013, des mesures supplémentaires sont nécessaires pour corriger le déficit public excessif »).

 

Une caste de banquiers centraux et d’économistes libéraux, seuls détenteurs apparemment de l’aura nécessaire pour rassurer les « marchés », s’arroge le privilège de diriger ce qui était jusqu’à la fin octobre encore des nations démocratiques. Indirectement, en dictant dans le détail le plus fin, les réformes à mettre en œuvre en Grèce, puis directement, en prenant le pouvoir dans les pays concernés comme des administrateurs judiciaires nommés en substitution des anciens gouvernants élus. Papadémos, économiste formé au MIT, ancien président de la banque centrale grecque et vice président de la BCE, dirige le nouveau gouvernement d’union nationale à Athènes. En Italie, on appelle déjà Monti, ancien commissaire à la concurrence, puisque le banquier central Draghi est parti à Francfort remplacer Trichet atteint par la limite d’âge.

 

Il faudra bientôt, et la probabilité que cela advienne avant la présidentielle devient réellement non nulle, que le Parlement français vote les pleins pouvoirs au vieux Maréchal Trichet, auréolé de ses années à la BCE. La présidentielle sera alors reportée, les élections ne pouvant être tenues sans risque d’affoler les « marchés ». Fiction cynique ? Voyez les commentaires actuels sur la Grèce et l’Italie, les marchés rassurés par les démissions de Papandreou et Berlusconi mais restant effrayés par d’éventuelles élections au printemps… Et comment, en France, répondre à la demande de la Commission sur le déficit 2013, sans trouver le moyen d’établir aujourd’hui des « réformes » visant le budget 2013 et surtout de certifier, garantir, jurer-cracher, que ces mesures resteront au moins valables jusqu’à fin 2013, c’est-à-dire quel que soit le résultat du vote de l’élection présidentielle de 2012 ? Il va bien falloir bâillonner le peuple français, d’une manière ou d’une autre.

 

Alors, en Europe, deux fois berceau de la démocratie, dans l’Antiquité athénienne et au XVIIIème siècle, mais aussi mère nourricière des plus violents empires, de la royauté de droit divin, du fascisme et du IIIème Reich, en Europe, où naquit le plus bel universalisme laïque et pacifique mais également le nationalisme et la colonisation, en Europe, où s’élabore péniblement depuis un demi-siècle une tentative fragile de démocratie continentale, en Europe, c’est aujourd’hui la démocratie qui fait défaut.

 

Nicolas Sarkozy, bien à l’abri derrière la ligne Maginot du triple A de la France, se pensait en sauveur de l’Europe et ne se refrénait pas tant qu’il s’agissait de donner des leçons aux autres. Il s’agite aujourd’hui, trop tard sans doute, pour armer ses plans de rigueur, et devra bientôt sonner la retraite si la spéculation se met à attaquer la France sérieusement.

 

Drôle de guerre en effet, que celle qui voit l’Europe s’effondrer sans combattre contre un ennemi sans visage, des « marchés financiers » désincarnés, à qui l’on cède chaque jour davantage de terrain en coupant les retraites, les dépenses publiques, la protection sociale. Drôle de guerre où l’Allemagne n’est pas notre ennemie, mais notre alliée les lignes arrière, encore protégée par son industrie et ses exportations florissantes, par sa déflation compétitive aidée par la réunification, mais dont la croissance risque de s’effondrer brutalement pour peu que ses partenaires économiques essentiels, en Europe, perdent tout moyen pour lui acheter ses produits. Allemagne vieillissante qui ne pourra continuer à financer sa protection sociale et ses retraites que si son industrie tourne à plein, aidée en cela par la consommation de ses voisins endettés…

 

Le plus probable, hélas, vu l’impéritie des figures politiques du moment, piètres pantins qui s’agitent sur fond de sondages et de conseils en communication, c’est que l’Europe s’effondre bientôt totalement. Elle se réveillera un beau matin, sans monnaie unique, comme d’un nid d’où sortiront vingt-sept rats aveugles cherchant chacun son propre chemin vers une survie improbable. Sur notre planète mondialisée, de plus puissants qu’elle, ayant gardé leurs armes monétaires et politiques, s’accorderont alors pour se partager ses restes…

 

Dans un sursaut salutaire, il est encore possible que les peuples européens sonnent l’heure de la rébellion et de la résistance. Il faudrait pour cela tout d’abord que le Parlement européen se réveille, exige de la Commission qu’elle lui reporte sous la forme d’une déclaration de politique générale, le raisonnement politique qui sous-tend les consignes qu’elle adresse à la Grèce, à l’Italie et maintenant à la France, et qu’un vote de confiance s’ensuive. Il faudrait également que le Parlement européen s’exprime sur le plan financier élaboré à Bruxelles fin octobre, et qu’un vote explicite aux yeux des citoyens les positions de chacun. Le Parlement européen peut également s’autosaisir de la définition d’une stratégie commune de sortie de crise, car seule une stratégie négociée et élaborée dans un cadre européen global et démocratique peut avoir la légitimité suffisante pour être ensuite imposé à des Etats-membres encore partiellement souverains.

 

Un tel appel à la démocratie européenne peut paraître puéril, dérisoire, d’un utopisme béat. Mais il ne s’agit pas ici de sauter comme un cabri en criant Europe, Europe ! Simplement constater que toute solution nationale est vouée à l’échec, dans la mesure où le piège dette, rigueur, récession, dette accrue ne peut être évité que par une relance économique à l’échelle du continent, en jouant de tous les leviers politiques et économiques normalement disponibles à un Etat souverain. Les socialistes européens ont une responsabilité lourde à l’égard des citoyens européens, s’ils persistent à davantage chercher à surnager dans leurs pays respectifs plutôt que de se mettre au travail et proposer pour l’Europe un plan de bataille convenable.

 

L’Europe souffre déjà, et souffrira certainement encore longtemps pour affronter la crise qui l’assaille. Mais elle doit prendre conscience que son socle même est aujourd’hui menacé, et trouver les moyens de se rebeller collectivement en retrouvant le souffle démocratique sans lequel elle n’a plus aucune existence légitime. L’objet de ce papier n’est pas d’entrer dans les solutions économiques envisageables, il y en a plusieurs, certaines de gauche, d’autre de droite, aucune indolore sans doute. Mais l’on ne pourra assez insister sur le fait que ces solutions devront être démocratiquement validées, faute de quoi l’histoire nous apprend que les révolutions violentes ne tarderont pas à se manifester dans notre vieille Europe qui en a déjà tant vécu.

 

Quand la démocratie fait défaut, en Europe, la révolution n’est jamais bien loin.

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Par Nicolas Bardi

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