« Intouchables ». Mouais…

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intouchables« Intouchables ». Mouais… S’il m’arrive de me forcer un peu pour paraître raccord avec mes semblables (les trentenaires bobos qui ne fréquentent la misère du monde que dans leurs estivaux voyages en Inde ou à deux heures du mat’ sur Arte) et ne pas jouer le réac’ de service qui décidément n’arrive pas à s’émerveiller devant l’épiphanie culturelle qui se déverse de la banlieue par l’entremise d’une industrie qui fait son gras sur un corpus de vocabulaire de 150 mots rappés ou slamés, là devant « Intouchables », le pourtant super bon public que je suis habituellement a un peu flippé.

Non par manque d’empathie pour les contes de fées ou les destins touchants mais pour la simple raison que cette fable sociale (même si elle est tirée d’une histoire vraie) dépeint une France qui n’a vraiment rien de bandant et ne propose pour la ragaillardir qu’un mythe esseulé.

Voici donc en héros qui bouleverse le cœur des français (2 millions d’entrées en une semaine, dont la mienne) un pur produit de la saine accumulation capitaliste (le haut du panier de la rente, avec jet privé et tout le tintouin) censé nous émouvoir parce qu’il est bloqué dans son fauteuil, terrassé par un de ces hasards tragiques qui vous flingue l’existence, que vous soyez riches ou pauvres (relisez la phrase en la marmonnant sur la musique de Plus belle la vie). Pour lui redonner un peu de pep’s dans sa lose profonde, sortez un gai luron tout l’inverse de lui. Noir, pauvre, plein d’énergie et d’humour, un petit voyou qu’on découvre soudain bien plus sympathique que quand on le croise avec sa capuche sur la ligne B du RER (avouez que votre premier mouvement n’est pas de les serrer dans vos bras quand ils débarquent en bande à Châtelet). Et là, miracle de la narration, on est plongé dans un de ces moments qui nous rassurent sur notre humanité chatoyante, c’est La rencontre, le coup du sort, l’étincelle magique qui enflamme les destins… L’échange, parfait, entre deux mondes qui s’ignorent car tout les oppose, abracadabra, c’est le réveil, l’éveil, la Vie qui refait surface et vient accrocher à nouveau des étoiles dans un grand ciel de bonheur… Youhou. L’un retrouve goût à la vie, l’autre découvre que la vie c’est aussi avoir du goût (« Les Quatre Saisons » en l’occurrence)… Versez votre larme, vous êtes tombés dans le panneau…

 

Le voyou et le riche, ces deux empêcheurs de vivre ensemble correctement vous sont devenus soudain sympathiques. Loin de moi l’idée de ne pas vouloir voir de belles âmes enfouies en chacun de nous, quelque soient notre condition ou le parcours plus ou moins réussi qui est le lot de tous nos fraternels semblables, mais le propos du film n’est pas là. Cette belle histoire (oui, elle est belle) veut nous faire croire qu’une certaine France d’avant (blanche, vieille et cultivée), handicapée par un passé à laquelle elle s’accroche et l’empêche de se projeter dans l’avenir, ne peut trouver qu’un nouveau souffle dans une certaine France de demain (d’origine immigrée, jeune et écoutant du rap). Mythe esseulé du militantisme de la Différence (qui nous enrichie, oui, oui, contre l’indifférence) et du Respect (ça change l’école !) qui rêve d’emboîter les communautarismes pour en faire un bel édifice coloré… Qui n’a vocation qu’à se casser la gueule (on le saurait si Neuilly pouvait se diluer dans Sarcelles). Disons que Omar Sy et Cluzet sont excellents. Et comme le dit Le Monde, il s’agit d’une « métaphore sociale généreuse ». Généreuse un peu trop. Mais voilà, les français qui se ruent dans les salles doivent en avoir besoin, de générosité, même si ce film, en creux et en définitive, fait l’apologie des inégalités en les réduisant à un problème pas bien grave, car cette histoire le prouve : toutes les âmes sont rachetables.

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Par Renaud Chenu

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