Pourquoi il faut reconnaître l’Etat palestinien

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onu_assemblee-300x210Le monde est penché sur l’Assemblée générale de l’ONU qui s’est ouverte lundi 19 septembre 2011. A l’ordre du jour de cette 66e session, il y a le défi lancé par Mahmoud Abbas au monde entier de reconnaître la Palestine comme Etat membre à part entière de la communauté internationale. En tant qu’hommes et femmes de gauche, attachés au droit, à la justice et à l’émancipation des peuples, nous devons souhaiter que le leader palestinien trouve son chemin vers l’Assemblée générale des Nations unies ce vendredi 23 septembre.

Pourtant, comme souvent en matière « d’Orient compliqué », les raisons d’être pessimistes et critiques ne manquent pas.

D’abord, la requête de Mahmoud Abbas, qui sera déposée au nom de l’Organisation de Libération de la Palestine, n’aboutira pas : il n’y aura pas en septembre 2011 de 194ème Etat membre des Nations Unies. Les Etats-Unis opposeront leur veto à la « recommandation » du Conseil de sécurité, nécessaire à l’Assemblée générale pour valider l’adhésion de la Palestine. Il y a un an, Barack Obama s’était pris à rêver d’un « Etat souverain et viable1 de Palestine » créé dans l’année ; il s’est plié à l’intransigeance de Benyamin Netanyahou sur la poursuite de la colonisation israélienne et a dû composer avec une pression intérieure croissante à l’approche des élections présidentielles de 2012.

 

Ensuite, il s’agit du dernier tour de piste, un brin désespéré, de dirigeants palestiniens vieillissants, décrédibilisés par deux décennies de négociations sans issue et délégitimés par la tragique farce des élections de 2006 qui ont vu le Hamas l’emporter mais être empêché de gouverner par les Européens et les Etats-Unis. Mahmoud Abbas, dont les compétences de « Président » s’arrêtent au mur d’enceinte de la Moqata de Ramallah, n’a absolument aucune autorité sur la Bande de Gaza. La confiance des Palestiniens en leurs représentants est depuis longtemps érodée, et à cet égard, le soutien des Palestiniens à la démarche des dirigeants de l’Autorité palestinienne2 semble être un soutien par dépit, sans enthousiasme tant les inconnues sont nombreuses.

 

Par ailleurs, la demande telle qu’elle est aujourd’hui formulée, c’est à dire faisant uniquement référence aux frontières de 1967 (la base dans le droit international actuel) pose de sérieuses questions quand au « périmètre » d’un futur Etat palestinien. Elle met de côté les droits et aspirations des « Palestiniens de 1948 », restés à l’époque sur le territoire du nouvel Etat israélien, des réfugiés, qu’ils vivent dans des camps des pays voisins, de Cisjordanie ou de Gaza, et de la diaspora palestinienne.

 

Enfin, la reconnaissance d’un Etat palestinien par les Nations unies ne changerait pas la vie des Palestiniens (ni des Israéliens, d’ailleurs). En Cisjordanie et à Gaza, c’est avant tout le terrain, la politique israélienne de faits accomplis, qui façonnent la vie des Palestiniens : checkpoints, colonies, confiscations de terres, destructions de maison, restrictions en tous genres… font le visage et le quotidien de l’occupation. La revalorisation de l’Autorité palestinienne en un hypothétique Etat palestinien ne lèvera pas les barrières, ne supprimera pas les colonies, n’érigera pas Jérusalem en capitale pourtant tant souhaitée…

 

Et malgré tout cela, nous devons souhaiter que Mahmoud Abbas réussisse, même partiellement.

 

Nous devons le souhaiter parce que les Palestiniens ont besoin d’un nouveau souffle. Un succès à New York cette semaine représenterait la première victoire, même symbolique, des Palestiniens depuis… toujours – si l’on excepte le retour de Yasser Arafat et l’installation de l’Autorité palestinienne en 1994. Depuis 1948, ils n’ont fait qu’accumuler les défaites militaires, diplomatiques, économiques et morales. Epuisés par la 2e Intifada, humiliés par le « cycle d’Oslo », déchirés par les luttes intestines, usés par 40 ans de vie politique centrée sur la « libération », les Palestiniens trouveront avec une reconnaissance internationale un nouvel élan pour agir et négocier3.

 

Les Palestiniens sont prêts à avoir un Etat. Au moins autant que le Sud Soudan, « un pays en conflit avec le Soudan voisin, sans capitale déterminée et doté d’une quinzaine de kilomètres de routes goudronnées4 », qui est devenu, l’été dernier, le 193ème Etat membre de l’ONU. Pourquoi maintenir les Palestiniens, dotés d’institutions relativement solides, d’infrastructures modernes, d’un drapeau, d’une hymne, d’un narratif national bien ancré, dans le statut humiliant de Nation sans Etat ? Depuis 2009, Salam Fayyad, Premier ministre palestinien, a beaucoup œuvré pour faire exister de facto l’Etat palestinien, retournant à son avantage la stratégie israélienne de fait accomplis. Cela s’est fait au prix de tensions internes importantes – notamment en matière de collaboration entre forces de sécurité palestiniennes et israéliennes – et de quelques ratés – les parcmètres à Ramallah… Mais aujourd’hui, rien ne manque à l’Autorité palestinienne pour devenir un Etat.

 

Nous devons le souhaiter parce que même sans l’aval du Conseil de sécurité, les palestiniens peuvent espérer la revalorisation de leur statut vers celui « d’Etat non membre », comme le Vatican. Cette solution ne requiert qu’un vote de l’Assemblée générale à la majorité simple et conférerait à l’Etat palestinien tous les droits d’un Etat membre sauf celui de voter et de présenter des candidats aux différentes élections internes à l’ONU. Surtout, cela permettrait incidemment aux Palestiniens d’adhérer à tout ce que le monde compte d’instances multilatérales, avec de vraies conséquences juridiques. Par exemple, selon la juriste Monique Chemillier-Gendreau, une adhésion à l’organisation Maritime Internationale ou à l’Organisation Mondiale des Douanes permettrait aux autorités palestiniennes « de surveiller efficacement la traçabilité des produits en provenance d’Israël et de s’opposer à ce que les produits des colonies ne soient admis par les autres pays comme produits israéliens. » Les Palestiniens auraient également la possibilité de saisir la Cour pénale internationale et de demander à son procureur de poursuivre les présumés crimes de guerre commis depuis 2002, y compris lors de l’opération « Plomb durci » à Gaza fin 2009. Le caractère fondamentalement illégal des colonies israéliennes à l’est de la ligne verte sera renforcé, le territoire de l’Etat palestinien devenant sans ambiguïté possible occupé. Alors qu’Israël – dirigé, il faut le rappeler, par un gouvernement parmi les plus à droite du monde – bénéficie jusqu’ici d’une relative impunité internationale, cela aura des effets très importants non seulement sur le regard porté sur les années récentes, mais aussi sur les décisions à venir.

 

On peut même espérer que la naissance de l’Etat palestinien fera renaître de ses cendres un camp de la paix israélien terrassé. Au croisement avec le mouvement des Indignés de Tel Aviv, c’est même une véritable gauche israélienne qui peut naître sur la base d’un constat simple : gagner des guerres asymétriques contre les Palestiniens ou les pays voisins ne suffit pas à garantir la sécurité à Israël. La paix – et non un processus de paix – est nécessaire à cette sécurité, et elle réclame un Etat palestinien. Comme l’a écrit il y a quelques jours Philip Stephens, éditorialiste du Financial Times, aujourd’hui, « être pro-israélien, c’est soutenir la reconnaissance de l’Etat palestinien. »

 

Si Mahmoud Abbas réussit son ultime pari, il restera le jour d’après davantage de défis à relever que de questions résolues. Des négociations avec Israël devront nécessairement être relancées, on peut espérer qu’elles seront plus sincères, qu’un pas aura été fait, peut-être décisif, peut-être dans une bonne direction. Sans grand risque, en tout cas : plutôt parier que le pire n’est pas toujours certain que de mourir de n’avoir pas osé !

 

 

1 Devant la 65ème Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2010, il avait utilisé l’expression « sovereign and contiguous State ».

2 Selon un sondage récent, 83% des Palestiniens souhaitent que la démarche entamée par Mahmoud Abbas aboutisse positivement.

3 Dominique Vidal

4 Karim Lebhour

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Par Romain Beaucher

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