Kadhafi, c’est fini. Et maintenant ?

Share Button

khadafiL’opération « sirène » aura eu raison du Tyran aux Amazones. Cette marche des insurgés visait à isoler le colonel Kadhafi jusqu’à sa capitulation. A quatre heure du matin ce lundi 22 août, CNN diffusait des images de liesse populaire, rassemblant des milliers de personnes sur la place Verte, jusque là réservée aux rassemblements du régime. Mais est-ce pour autant le « dernier acte du drame Libyen », comme l’a martialement affirmé un communiqué de l’Otan ? On peut en douter. Effondrement d’un des plus anciens régimes dictatoriaux de la planète, assurément. Les lieux du pouvoir sont pris par la rébellion ou détruits par les bombardements de l’Otan, quelques têtes emblématiques sont tombées dans la nuit, comme celle du chef de la sécurité Mohamed Al Sanousi. Ainsi, Tripoli entame ce matin un nouveau chapitre de son histoire en se réveillant pour la première fois depuis 42 ans sans l’omniprésence de son très baroque dirigeant et de sa famille.

 

 

La dernière bataille contre les forces fidèles au leader historique de la Grande Jamhiriya fut brève, presque facile. Déclenchée samedi soir, l’opération « sirène » aura mis un peu plus de vingt-quatre heures à arriver à ses fins. Toute la journée de dimanche, le régime aux abois se livra à un invraisemblable numéro de communication, dernier sursaut d’orgueil avant le chant du cygne. Un journaliste de l’AFP présent sur place raconte que les libyens reçurent sur leurs portables des messages les appelant «à sortir dans toutes les villes pour éliminer les traîtres et les agents avec des armes et pour les piétiner». La veille, Mouammar Khadafi exhortait ses partisans à «marcher par millions» pour «libérer les villes détruites» par les «agents de Sarkozy qui veut prendre le pétrole libyen». De son côté, son fils Seif al-Islam lançait un appel à la rébellion : «Si vous voulez la paix, nous sommes prêts», prévenant « qu’ils n’abandonneraient pas la bataille de Tripoli ». A 23h00, dos au mur, Kadhafi faisait dire à son porte parole qu’il était prêt à négocier « immédiatement » et « en personne » avec la rébellion. Le cours pris par les évènements les fit taire.

 

Les questions sur cette implication de l’OTAN dans une guerre civile demeurent cependant. Menées essentiellement par les États-Unis, la France et la Grande Bretagne en application de la résolution 1973 de l’ONU du 18 mars dernier, les opérations de guerre avaient un but aussi louable que permettant des interprétations très libres. Le paragraphe 4 autorisant « les États Membres […] à prendre toute mesure nécessaire pour protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne, y compris Benghazi, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen» fut en effet considéré avec une grande souplesse, notamment par les britanniques et les français. Dès le mercredi 1er juin, Londres reconnaissait la présence de « conseillers » militaires à Benghazi (siège de la rébellion) alors que le guardian révélait la présence de vétérans des forces spéciales britanniques, rémunérés par des pays arabes, à Misrata, dans l’ouest libyen, qui renseignaient les forces de l’Otan. Paris ne l’a jamais reconnu officiellement, mais on voit mal comment il eut été possible à l’armée française de livrer des armes aux rebelles sans disposer d’officiers de liaisons sur place, ne serait-ce que que pour leur apprendre à bien les utiliser, même si les preuves formelles manquent. Cette très libre lecture du texte onusien s’est enfin incarnée hier dans la désormais mythique « Katiba Tripoli », composée de 600 hommes entraînés et préservés en vu de l’assaut final. La plupart sont bi-nationaux, certains américano-libyens. Selon le journaliste de RFI David Thomson, présent sur place « Un de leur chef s’exprimant en anglais a passé la majeure partie de sa vie à Dublin et tous avouent avoir été formés pendant des semaines, par des instructeurs occidentaux dans les montagnes du sud-ouest libyen. »

 

Peut-être Messieurs Sarkozy, Cameron et Obama avoueront un jour que dans leur esprit les buts de guerre n’étaient pas seulement de protéger les populations civiles, mais bien de liquider sinon son leader, au moins le régime de Kadhafi. Et quoiqu’il advienne de lui demain, « le drame libyen » est très loin d’être fini.

 

En effet, Le CNT n’a rien d’un rassemblement de révolutionnaires romantiques. Il s’agit d’une coalition hétéroclite, sans véritable unité politique ni grande structuration, rassemblant tous les contraires. On y trouve des islamistes, des laïcs, une partie de la bourgeoisie commerçante, des ralliés de fraîche date, tous divisés selon de complexes et vieilles lignes de fracture tribales. L’ensemble n’a rien de solide, comme l’avait montré l’assassinat du général Abdel Fatah Younès, ancien compagnon de Kadhafi rallié à la rébellion, le jeudi 28 juillet à Benghazi. Sa disparition avait donné lieu à une démonstration de force des membres armés de sa tribu, les Obeidi, l’une des plus puissantes du pays, pour intimider les autres membres du CNT qu’ils soupçonnaient d’être à l’origine de cette disparition en dépit de la version officielle accusant « un groupe d’hommes armés » à la solde du régime. Cet épisode peut laisser penser que les rivalités entre clans et autres conflits idéologiques et jalousies personnelles peuvent déraper en affrontements sanglants au sein du futur pouvoir de transition.

 

Une guerre civile de six mois ne se termine pas en une nuit, fut-elle si belle qu’elle vit la chute d’un autocrate sanguinaire, tout comme un régime démocratique ne s’installe pas en un claquement de doigt. Le président Obama ne s’y est pas trompé en déclarant tôt lundi matin (heure française) que « Les États-Unis continueront à travailler avec leurs partenaires pour protéger le peuple Libyen et l’assister dans le changement vers la démocratie ». On prendrait peu de risque à avancer que les occidentaux sont loin d’être partis, même si, officiellement, ils n’ont pas mis les pieds sur le sol libyen.

Share Button
rchenu

Par Renaud Chenu

Retrouvez tous ses articles

Réagir