Naissance d’une nation, naissance d’une vocation

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 le garçon qui voulait dormirA propos du récit d’Aharon Appelfeld, Le garçon qui voulait dormir,

Erwin, à peine 17 ans, a réchappé à l’horreur des camps et persécutions. Au terme d’une longue errance, il se retrouve finalement à Naples, échoué au milieu des réfugiés qui affluent de toute l’Europe. Sous le soleil italien, Erwin revient petit à petit à la vie éveillée. Car il a passé ces dernières semaines à dormir continument : Le royaume des songes, n’est-il pas le seul moyen de rester en contact avec ce qu’il a perdu, c’est-à-dire tout : ses parents, sa famille, son pays ? Même la journée, il n’est pas rare que le narrateur engourdi croie voir un visage familier quand il croise un réfugié anonyme, au point que le camp de transit se retrouve peuplé d’oncles et de tantes, de frères et de cousins.

 

Encore tout ensommeillé, Erwin est enrôlé par un responsable de l’Agence Juive avec d’autres jeunes gens. Entraînés, embrigadés, ils sont les pionniers destinés à émigrer en Palestine (protectorat britannique) pour construire Israël. Physiquement éprouvant (c’est le prélude au « judaïsme des muscles »), cette transition vers un autre monde est surtout une intense déchirure morale.

 

Ceux qui vont entreprendre la traversée vers la Terre Promise sont appelés à laisser derrière eux un passé douloureusement encombrant. Invités à ne pas trop fréquenter les autres survivants (ceux là, irrémédiablement brisés, sont convaincus que « le futur dissimule toujours en son sein un échec ou une défaite »), ils sont surtout encouragés à abandonner une langue maternelle (au profit du seul hébreu) et une identité (jusqu’au prénom de naissance) synonymes de souffrances. Une fois arrivés dans les montagnes de Judée, les adolescents deviennent ouvriers agricoles, terrassiers et bientôt soldats.

 

Evidemment, cette métamorphose ne va pas sans mal. Les résistances sont nombreuses, et le récit d’Aharon Appelfeld est d’abord celui de cette confrontation, nécessairement tragique entre le passé (les racines européennes, la famille disparue) et le présent, entre les « Pères » (ces aïeux à qui il faudrait dire adieu) et les frères (d’adoption, de combat, d’idéal). Certains s’y refusent, quitte à ne pas y survivre. D’autres pensent y parvenir, mais sont sans cesse ramenés en arrière, tant il est vrai que « nul ne sort jamais de sa peau » : ainsi ce camarade artiste « qui dessinait le ghetto en pensant qu’il s’agissait de Misgav Yitzakh1».

 

Le récit d’Appelfeld a comme arrière plan l’accouchement difficile d’une nouvelle nation. Mais il n’est pas pour autant une chanson de geste héroïque sur la création de l’Etat d’Israël. Le romancier ne dissimule d’ailleurs pas un certain détachement par rapport au sionisme fondateur, comme en témoigne la sentence légèrement sarcastique du docteur Weingarten, un ami de la famille d’Erwin: « Chaque génération a ses petites folies. Nous voulions libérer le monde du commerce et vous, vous cassez des pierres pour construire des terrasses. Prions pour que vos folies connaissent plus de succès que les nôtres ».

 

Le garçon qui voulait dormir nous donne à lire la naissance d’une vocation. Le narrateur, blessé au combat, poursuit son dialogue avec les défunts, convoqués chaque nuit en rêve. Ce sont eux qui vont le guider dans sa vie nouvelle, et l’accompagner sur le chemin de la création puisque Erwin, devenu Aharon, sait désormais qu’il veut écrire, même s’il lui faut d’abord apprivoiser langue et mémoire : « Comment veux tu donc devenir écrivain si tu n’écris pas ?/ j’attends des jours meilleurs ».

 

Admiré par Philip Roth, qui lui consacre un long chapitre dans Parlons travail, Appelfeld dit vouloir écrire « des sagas sur la solitude juive ». Celle-ci est particulièrement réussie.

 

EM

 

Le garçon qui voulait dormir

Aharon Appelfeld,

Editions de l’Olivier, 2011

 

 

1 Nom de la ferme dans lequel les jeunes gens travaillent en arrivant en Israël

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Par Emmanuel Maurel

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