Une autre commémoration « Anatomie d’un instant »

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La France, pendant quelques jours, va vivre au rythme de la commémoration du 10 mai 1981. Qu’elle était belle, la gauche d’alors, et grand l’espoir ! Les livres fleurissent, florilèges nostalgiques truffés d’anecdotes nouvelles sur les faits et gestes du « seul président de gauche sous la Vème République ». Mais on attend encore le grand écrivain qui saura se saisir de cette riche matière, pour en faire autre chose qu’un sympathique album photo.

Nos voisins ibères ont plus de chance. Ils ont eux aussi quelque chose à commémorer. Et ils ont le grand conteur qui va avec. Anatomie d’un instant, sûrement le meilleur livre de Javier Cercas, qui nous avait déjà éblouis avec les Soldats de Salamine, est consacré au coup d’Etat raté du 23 février 1981, date charnière à partir de laquelle l’Espagne tourne définitivement la page du franquisme. Un épisode certes moins gai que notre beau mois de mai, mais tout aussi décisif.

 

 

Rappel historique rapide. Quelques années après la mort de Franco, la « transition démocratique » fait du surplace. Certes, le multipartisme est accepté, les élections libres, le rôle de l’opposition de gauche reconnu. Mais les structures sociales, héritées de plusieurs décennies autoritaires, pèsent sur un pays dans lequel les anciens fidèles du caudillo restent maîtres de la plupart des institutions. Pour ceux là, la démocratie est trop souvent synonyme de désordre, de chienlit.

Alors quand l’un de leurs, Adolfo Suarez, se met à rêver d’une politique « progressiste » et de changements profonds, l’idée d’un retour à l’ordre ancien prend une nouvelle vigueur. Manifestations, attentats, grande instabilité politique : l’Espagne est en crise, et Suarez démissionne, lâché par tous. Le jour de l’investiture de son successeur, un commando militaire fait irruption dans l’hémicycle, obligeant les députés à se mettre à terre. La séquence est filmée (vidéo à la fin de l’article). On distingue clairement trois hommes qui refusent d’obtempérer, en dépit des balles qui sifflent. Pendant les heures qui suivent, le sort du pays reste incertain, jusqu’à ce que le monarque Juan Carlos, lors d’une intervention télévisée nocturne, lâche finalement les rebelles.

 Anatomie d’un instant, c’est la dissection brillante de ce putsch raté. Cercas s’intéresse autant au « placenta du coup d’Etat » (activisme de l’armée et des services de renseignements, complicité de l’Eglise et des partis de droite, passivité de l’opposition, attitude ambigüe du roi) qu’aux acteurs de celui-ci, parmi lesquels ces trois hommes debout dont le geste héroïque incarne la résistance d’un pays qui ne le fut pas vraiment.

Trois hommes, trois « héros de la retraite (1) » auxquels sont consacrés les premières parties du livre.

 

Adolfo Suarez, ce franquiste qui sape méticuleusement le franquisme, président du gouvernement jadis fringant et moderne, désormais honni, démonétisé, qui montre ce soir là que « malgré un pedigree démocratique parmi les moins irréprochables du grand cloaque madrilène et le fait qu’il avait été un phalangiste de province et un arriviste du franquisme et un foutriquet sans formation, lui, contrairement aux autres, était prêt à risquer sa vie pour la démocratie »

Santiago Carillo, leader du parti communiste espagnol, entré en religion rouge lors de la guerre civile, clandestin pendant près de 50 ans, politicien roué, qui finalement, comme son meilleur ennemi Suarez, cultive « une vision égotiste de la politique, épique et esthétique à la fois, comme si la politique, plutôt qu’un travail lent, collectif et laborieux pour vaincre la résistance du réel, était une aventure solitaire ponctuée d’épisodes dramatiques et de décisions intrépides »

 

Guttierez Mellado enfin, ancien général respecté, vice-président du gouvernement, le premier à se lever et à tenter, très donquichottesquement, de désarmer les putschistes (2).

 

Mais Anatomie d’un instant n’a rien d’un recueil de biographies croisées. C’est une enquête minutieuse, un récit haletant (« Incapable d’inventer ce que je savais de l’événement pour tenter d’en illuminer la réalité par la fiction, je me suis résigné à le raconter »), une réflexion puissante sur l’histoire nationale (c’était déjà le cas des Soldats de Salamine), une méditation sur le pouvoir qui confine parfois à la rêverie.

 

L’épilogue, bouleversant, scelle la réconciliation des pères avec leurs fils, et apporte un éclairage nouveau sur ce que nous appelons, trop souvent sans réfléchir, la « Transition démocratique ».

 

 

Javier Cercas, Anatomie d’un instant, Actes Sud, 2010.

 

 

(1)  l’inverse du héros classique de la victoire et de la conquête, c’est le héros moderne, celui de la « renonciation, de la démolition et du démontage », dont Gorbatchev est une sorte d’archétype.

 

(2)  Son geste d’affrontement des gardes civils rebelles dans l’hémicycle du congrès-outre qu’il est un geste de courage et de grâce et de révolte, outre qu’il est un geste souverain de liberté et un geste posthume et un geste militaire- peut se comprendre non seulement comme un acte de rachat définitif de ses fautes de jeunesse, mais aussi comme un résumé ou un symbole des deux principaux engagements pris par lui (…) : soumettre le pouvoir militaire et protéger le président des colères de ses compagnons d’armes ».

 


golpe del estado 23 febrero 1981 en españa


  
 

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Par Emmanuel Maurel

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