La Conquête ou le vertige du réel

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la conquêteOù le réel donne à la fiction une inédite profondeur de champ…

Première lecture : français, encore un effort, si vous voulez être hollywoodien ! Sans le contexte, le dernier film de Xavier Durringer serait honorablement devenu ce qu’il est fondamentalement, le premier film français, en France, sur un président en exercice. Un exercice de démocratie hollywoodienne, en somme. Un coup de projecteur sur ce personnage interlope de la vie politique qui perturba nos laïques représentations en privatisant à son profit l’espace public pour mieux politiser son espace intime. Cécilia, Nicolas, la marche triomphale d’une énergie redoutable vers les sommets. Si l’actualité ne s’était pas chargée de normaliser subitement ses excès de style, ce film nous aurait rappelé qu’au delà du surréalisme virevoltant d’un personnage étranger à la notion même de scrupule, y’a un type avec ses souffrances, sa solitude, ses pulsions contradictoires. Tragiquement banal comme apport à l’écriture de l’histoire. Le scénario n’a su éviter les écueils de « la fiction du réel ». Hollywood ne s’est pas fait en un film…

 

 

Seconde lecture : et si l’intime, c’était la démocratie ? L’espace intime, le vrai cœur de la démocratie. Chacun a le droit à la vie privée, et le devoir des institutions est de le protéger rigoureusement. Ni église, ni secte, ni média ne doivent ingérer dans ce sanctuaire où nous gardons pour nous et nos proches nos joies et peines. Le droit au bonheur individuel, à la liberté de chacun dans ses actes privés est à ce prix. La république s’est fondée là-dessus : la vertu dans l’espace public, la liberté pour soi, « la loi au forum, les croyances à la maison » (1). Ces principes fondateurs ont une grande part de mythes, mais au moins irriguent-ils les flots de nos passions nationales. Et ce qui heurta si abruptement les consciences, c’était la rupture de ce pacte démocratique non-écrit, qui se termina comme toutes les amourettes de rejetons de l’aristocratie étalées dans Paris-Match : déchirements, portes qui claquent, tromperies étalées au grand jour… Et ce qui scellait le couple à l’ambition dévorante s’éteignit au seuil de la gloire… Quel amour peut survivre quand l’intimité est éradiquée ?

 

Troisième lecture. L’intuition géniale ! Et le contexte, sans doute par jalousie dramatique, donna au texte une profondeur de champ que Dumas lui-même n’eut pas renié… La grande histoire a ses humeurs, surtout en France, et se permet des innovations à l’audace impitoyable ! « La conquête » raconte le Mythe qu’un homme a écrit avec sa femme sur sa propre destinée, avec tant d’ardeur et de ténacité qu’il y a embarqué tout un pays. Ce moment si intense de l’élection présidentielle, qui ne lassera jamais les étrangers toujours surpris du cœur qu’on met à l’ouvrage, explique en grande partie la fascination funèbre qu’à exercée sur la société française l’invitation subite de ces « images américaines » dans notre espace médiatique et précipitant avant jugement le destin d’un homme au fait de sa gloire. Attendu comme le Messie, crucifié en plein vol. Le film comme l’actualité nous rappelle à ce brutal constat : la personnalisation à outrance du roman politique français enchaîne la destinée commune à celle des aspirants despotes éclairés que nous renouvelons tous les 5 ans…

 

(1) citation tirée d’« éloge de la frontière », Régis Debray, 2011

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Par Renaud Chenu

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