La Révolution arabe soufflera-t-elle sur Alger ?

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Boutef dégage Algérie contestationRevenant tout juste d’un séjour en Algérie, Said Benmouffok* analyse les raisons pour lesquels le vent de contestation dans le monde arabe ne prend pas les formes spectaculaires qu’il a pu prendre en Tunisie et en Égypte et aujourd’hui en Libye.

 

Le soir du 14 janvier 2011, plusieurs centaines de ressortissants tunisiens gagnaient les Invalides pour fêter le départ du président Ben Ali. Parmi les cris de joies scandés par la foule, on distinguait notamment celui-ci :  »Ben Ali c’est fini ! Et demain l’Algérie !  » La chute inespérée du dictateur tunisien ne pouvait qu’éveiller l’espoir de voir le même scénario se produire dans le monde arabe, en Algérie au premier titre. Depuis lors, Moubarak est tombé, la Libye fait sa révolution, mais rien ne se passe en Algérie, ou si peu.

 

 

 

Certes, toutes les conditions objectives de la révolte semblent réunies, comme à Tunis ou au Caire. Les immenses richesses du pays sont accaparées par une minorité corrompue, les immolations par le feu se multiplient (au 27 février on en comptait sept pour la seule Wilaya de Bordj Bou Arréridj), les grèves s’étendent dans l’administration, l’industrie, et le monde étudiant. En décembre dernier, l’interdiction de la vente à la sauvette sur les marchés avait causé en partie les émeutes qui ont secoué Alger pendant une semaine. Incapables de les contenir, les autorités ont dû reculer, confortant ainsi une économie parallèle qui représente 50% du circuit économique national. Enfin, depuis la chute de Moubarak, chaque samedi l’opposition algérienne brave l’interdiction de manifester, et se retrouve place du 1er mai face à 30 000 policiers en armes.

 

Et pourtant, la révolte ne prend pas. La coordination nationale des opposants s’est divisée, et ne compte pratiquement plus que le RCD de Saïd Sadi. Les manifestations sont facilement contenues par un pouvoir en alerte, qui multiplie les effets d’annonce pour signifier qu’il a compris le message. Ainsi, l’état d’urgence en vigueur depuis 19 ans était levé jeudi 24 février, sans que personne ne sente réellement la différence. De même, l’équivalent du salaire minimum sera revalorisé à 15 000 DA (150 €) par mois, en attendant le saupoudrage prévu de quelques prestations sociales destinées éteindre les braises de la contestation.

 

Pourquoi un tel scénario ? Il n’existe bien entendu aucune condition suffisante du devenir révolutionnaire. Il est inutile de comparer l’Algérie à ses voisins en se demandant ce qui manque aux Algériens pour se révolter. C’est donc moins en terme de « défaut » qu’en terme de « spécificité » qu’il faut analyser la situation algérienne. Pour tenter d’en saisir le contexte, il faut notamment tenir compte de deux éléments décisifs : la singularité de l’actuel chef d’État algérien, et l’histoire récente de ce pays.

 

Pour le premier point, notons d’abord que la représentation occidentale du monde arabe vient simplement de voler en éclats. Cette image nous présentait indifféremment chaque pays sous l’autorité d’un despote plus ou moins moderne, tenant fermement une société musulmane tentée par l’extrémisme religieux, et trop peu éclairée pour la démocratie. On considérait, au fond, que si les Arabes ne se révoltaient pas, c’est parce qu’ils étaient faits pour les régimes autoritaires. Mais plus encore que ce préjugé, c’est l’idée d’un monde arabe homogène qui a disparu aujourd’hui. On pensait les régimes arabes relativement semblables, et c’est leur grande diversité qui s’est révélée au monde. Pour ne parler que du Maghreb élargi : la Tunisie de Ben Ali était un régime laïc et policier, l’Egypte de Moubarak un Etat militaire proche de celui de l’Algérie, le Maroc est une monarchie où le roi assume la conduite des croyants, tandis que la Libye est dirigée par un Chef d’Etat qui s’appuie sur des tribus et un embryon d’administration civile.

On relèvera ici que les chefs d’Etat qui ont jusqu’à présent succombé à la révolte populaire sont les plus anciens du monde arabe. Ben Ali a régné pendant 23 ans, Moubarak est resté 30 ans au pouvoir, et Kadhafi aura peut-être droit à sa retraite après 41 annuités et demi… Dans chaque cas, l’essoufflement du régime s’est avant tout manifesté par l’épuisement de son leader, qui est vite apparu dépassé par les évènements, alors même qu’on le pensait indétrônable.

 

Or, en Algérie, Bouteflika est-il l’équivalent d’un Ben Ali ou d’un Moubarak ? On peut fortement en douter. Tout d’abord, le président algérien est au pouvoir depuis 1999, comme le Roi Mohammed VI. Il est donc encore loin de la longévité de ses voisins déchus. Par ailleurs, il est très diminué par la maladie, dont tout le monde pense qu’elle ne le laissera pas poursuivre son mandat jusqu’en 2014. Bouteflika donne aujourd’hui l’image d’un chef d’Etat incapable d’assumer ses fonctions, et maintenu artificiellement au pouvoir par les Généraux. Ainsi, si les Tunisiens ont inventé  »Ben Ali dégage ! », à Alger des manifestants ont choisi  »Système dégage ! » Parce que Bouteflika, président fantoche et malade, ne peut pas constituer une cible pertinente pour la révolte populaire. Il n’existe donc pour l’instant en Algérie, ni responsable politique, ni clan bien défini, qui concentre sur lui la colère des opposants. Le régime militaire en place depuis l’indépendance est certes comparable au régime égyptien, et ce dernier était visé à travers la révolte contre Moubarak. Mais comment faire tomber un système qui n’a pas de tête ? C’est, semble-t-il, ce premier problème que doivent résoudre les adversaires du régime pour propager la contestation en Algérie.

 

La seconde difficulté tient à l’histoire récente du pays. Ce que vivent aujourd’hui leurs voisins arabes, les Algériens l’ont déjà connu en 1988. A l’époque, la société se révolte contre le système du FLN, parti unique issu de la guerre d’indépendance, étouffant une population jeune et diplômée. Ces évènements ont débouché sur le pluripartisme et la liberté de la presse. Ils ont également donné l’islamisme et la décennie noire du terrorisme. Cette période, dont l’état d’urgence levé aujourd’hui était un vestige, continue d’habiter tous les esprits. Les Algériens sont fatigués de compter leurs morts, et si personne n’est dupe sur la corruption et l’injustice qui gangrènent le régime, chacun se contente aujourd’hui de goûter la relative sécurité que l’armée a rétablie dans le pays. C’est pourquoi Alger suit heure par heure les évènements du monde arabe, d’un regard fasciné et inquiet, mais sans envie réelle et partagée d’en découdre avec son propre système. Tout mouvement de révolte important devra dépasser, on ne sait comment à l’heure actuelle, ce spectre de la guerre civile qui hante toutes les mémoires.

 

La situation semble donc pour l’instant verrouillée, et l’espoir d’un effet domino en Algérie fortement compromis. Restent tout de même deux scénarios possibles, voire probables, et susceptibles de changer la donne.

 

D’abord, il est clair que la répression de la police algérienne n’a jusqu’à présent rien de comparable aux réactions des autorités voisines. Or que se passerait-il si la réponse du pouvoir se faisait plus féroce, ou si un dérapage des forces de sécurité cristallisait soudain l’indignation de l’opinion ? On sait le rôle qu’a joué dans la révolution tunisienne l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, ou la tournure prise par les évènements en Egypte après l’interview de Wael Ghonim. On emploie en Algérie le terme de  »hogra » pour qualifier un acte de mépris ou de violence exercée sur une personne en situation de faiblesse. S’il est le fait d’une autorité officielle, ce type d’injustice peut constituer un puissant ferment de mobilisation. Le pouvoir algérien est parfaitement conscient de ce risque, et s’évertue jusqu’à présent à calmer le jeu, tout en accusant dans la presse les manifestants du samedi de provoquer les forces de l’ordre en espérant un débordement.

 

Le second scénario, auquel sera tôt ou tard confrontée l’Algérie, tient à la santé précaire de Bouteflika. Le vieux chef d’Etat est en fin de vie, personne n’en doute, mais que se passera-t-il au moment venu de la succession ? Les Algériens accepteront-ils un nouveau candidat officiel de l’armée, élu lors d’un scrutin truqué et joué d’avance ? Si l’élection avait lieu demain, il est à peu près certain que l’exigence démocratique serait plus forte que l’inertie actuelle, et provoquerait une crise interne du régime. Mais qu’en sera-t-il alors ? Le souffle de liberté sera-t-il encore assez puissant pour toucher Alger et son peuple ? Une chose est sûre, la fin de l’histoire n’est pas pour aujourd’hui dans le monde arabe.

 

* Said Benmouffok est collaborateur du groupe socialiste au Conseil régional d’Ile-de-France, il enseigne par ailleurs la philosophie au Lycée.

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Par Saïd Benmouffok

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