Réflexions autour du Totem de Jarnac, de l’acte unique à Mélenchon

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photo MitterrandMitterrand l’ancien…

Je me souviendrai toujours de ce cours de Latin. C’était il y a quinze ans. Le Président était mort et nous observions une minute de silence. Nous, élèves de troisième, tous nés en 1980 ou 81, la génération Mitterrand, petits ados pour qui cet homme avait toujours été Le président, et peut-être le restera toujours. On était né avec et il avait toujours été là, figure républicaine tutélaire, sa mort avait quelque chose d’anormal. Quelques que soient les sentiments de nos parents à son endroit, cette momie vivante, vieux pharaon érigeant sa Pyramide dans la cours des Rois de France, il avait toujours été présent dans toutes les conversations politiques familiales, dans nos livres, nos souvenirs. Bref on était né avec, et là, il était parti. J’ai versé ma larme républicaine, juste avant de retourner à l’étude des textes de Pline l’ancien que le vieux président venait de rejoindre.

 

…devint le Totem de Jarnac… 

Et l’enfance passa, l’esprit critique vint. L’homme du « coup d’État permanent » devenu un monarque de gauche, les aspects troubles de son passé, l’ouverture de la « parenthèse libérale » en 1983 et l’acte unique européen, les écoutes de l’Élysée… Forcément, la quête du pouvoir et son exercice sont des conditions peu propice à faire d’un homme un ange, au parcours sans compromis ni compromission, même pour celui qui termina sa vie avec le surnom de Dieu. Dieu est mort, et sur son Totem ses héritiers se penchent toujours. L’exercice mémoriel auquel se livrent ce 8 janvier les socialistes à Jarnac prend tout son sens. Cette génération d’hommes et de femmes politiques, dont beaucoup ont cru ou feint de croire qu’on pouvait concilier intégration à la mondialisation, acceptation de la norme libérale européenne et véritable transformation sociale en sont aujourd’hui à regarder impuissants la droite défaire tout ce qu’ils firent. De la retraite à 60 ans aux 35h, c’est l’enterrement permanent, même si beaucoup de transformations opérées alors ont durablement fait progresser la société française. Et pourtant… Sans vouloir ressusciter les vieilles lunes qui firent la gloire d’antan, la gauche a dans son logiciel les codes qui lui permettraient d’éviter les écueils qui les menèrent trois fois de suite à la défaite quand les deux dernières occasions présidentielles leur tendaient pourtant les bras. Dans ce code, l’élaboration d’un programme de transformation démocratique et sociale qui soit le socle de l’union des forces de gauche reste la principale leçon de Mitterrand…

 

…où ses héritiers déposent leurs ex voto… 

 Encore faut-il le vouloir, et pour cela avoir la volonté de transformer la société, de la sortir de l’ornière libérale et de ses carcans, d’être prêt à assumer les choix politiques exigés par le peuple de gauche. Depuis le vote majoritaire contre le Traité Constitutionnel Européen le 29 mai 2005, porté par le « non de gauche » qui fut le moteur d’un débat démocratique d’une puissance et d’un niveau extraordinaire, il existe un socle électoral qui n’a pas trouvé de débouché politique à ses espérances, ses colères, sa volonté de changement radical.

Traumatisé par ses défaites, empêché par ses divisions, gavé par le nombre de ses élus locaux, incapable de se remettre en cause collectivement, le PS s’applique avec une constance assez déroutante à nier la volonté de transformation sociale radicale d’une partie de son électorat qui a pourtant exprimé ce 29 mai 2005 une opinion tranchée et définitive sur ce qu’il s’agit de penser de cette Europe-là et de l’harmonisation libérale qu’elle impose. Plus personne n’ose parler d’Europe sociale tellement il est évident que la structure des institutions communautaires ne permet pas de se diriger vers cette utopie. Rappelons juste que lorsque 13 gouvernements sur15 étaient sociaux-démocrates, pas un seul pas ne fut fait dans cette direction. Le rêve européen est une illusion rétrospective, remâché sans cesse par ceux qui feignent de croire qu’il puisse être encore une prophétie auto-réalisatrice… On ne construira plus rien de bon sur ces bases. La Grèce emprunte à 12% pour fiancer sa dette, l’Allemagne à 2,9%, elle est où la solidarité des peuples ? L’Euro ne protège en rien contre les agressions de la finance et son niveau ne favorise plus aujourd’hui que l’économie exportatrice de biens à haute valeur ajouté de l’Allemagne en pénalisant tous les autres pays. L’incapacité des nations à créer de la monnaie et à protéger leurs industries aggravent le chômage de manière dramatique et les gouvernements passent leur temps à colmater les brèches que la mondialisation ouvre dans toutes les économies. L’extrême droite reprend partout du poil de la bête, comme l’illustre la Hongrie, dirigée par un gouvernement fascisant présidant l’Union (et premier État à ratifier le traité de Lisbonne en 2007, pour mémoire).

Que dit Jarnac de cela ? Les forces de l’esprit peuvent-elles remettre en cause les choix de la social-démocratie en matière européenne, donc en matière économique ? La gauche saura-t-elle réinventer la Nation, lieu historique de la construction démocratique ? 

 

…que Mélenchon balaye en s’arrogeant l’héritage du Totem de Jarnac…

En 2007, le « non de gauche », anti-libéral, n’avait pas de débouché politique unitaire. Lenteur de la tectonique des plaques politiques en cinquième République oblige, le tremblement du 29 mai 2005 vient seulement de créer son premier renflement géologique. La plaque Jean-Luc Mélenchon, décrochée du PS, s’est rapprochée de la moribonde plaque du PCF sombrant dans les abimes de l’histoire et lui redonna de la vigueur à l’occasion de jolis coups électoraux qui ressuscitèrent ce que l’on croyait mort. Et nous voilà en présence d’une nouvelle et inédite machine électorale : un JLM s’ébrouant librement dans l’espace politico-médiatique avec une verve d’une force qu’on croyait enterrée avec le parlementarisme, soutenue par le vieil appareil communiste qui joue là sa survie (en mode, « à toi la présidentielle, à nous les députés et élus locaux qui viennent devant et derrière »). La gauche anti-libérale, qui avoisine 10% de l’électorat, a donc son candidat. Que le NPA s’y rallie ou pas, cela ne changera rien, son sectarisme au sein de l’opposition l’a condamné, au moins pour un temps. Il a donc réussi réussi son pari, JLM. Le voilà en responsabilité de représenter « l’autre gauche » pour la présidentielle (lire l’article de Lénaig Bredoux dans Médiapart). Derrière-lui se mettront en ordre de bataille le Parti de Gauche, le PCF et la Gauche Unitaire (« Unitaires » ex-LCR). Il ne se contentera pas de cela. Car lui, a retenu la leçon de Mitterrand, contrairement à beaucoup de socialistes toujours tentés par les sirènes du centre. « Tu rassembles tes amis, puis ton camp, puis la gauche, et ensuite t’embarques la France », en gros. Si les militants PCF vont « discuter jusqu’en juin » (le PCF reste un Parti où la verticalité des prises de décision ne laisse aucun doute sur l’issu de la « consultation » qui vient de commencer), JLM n’attendra pas pour envoyer des signaux à tous les horizons de la gauche (il suffit de consulter son blog où il propose l’asile politique aux militants PS) en désignant comme repoussoir absolu un Dominique Strauss-Kahn déjà accusé de se situer de « l’autre côté de la frontière de la classe », pour employer les mots de « la gauche de la gauche ». Cependant, ne nous trompons pas sur JLM. Si DSK est candidat socialiste, et bien JLM mènera une campagne loyale contre lui avant de rejoindre sa candidature au second tour de la présidentielle (à moins qu’il ne soit devant…restons sport), car JLM fut et reste un homme de gouvernement dont l’adversaire à abattre est la droite.

 

…que les socialistes n’arrivent ni à mimer, ni à dépasser. 

Et les socialistes de s’entêter à passer à côté de l’histoire, à moins qu’ils ne se ressaisissent. Ils se sont enfermés dans l’absurde processus des primaires, qui ne va leur causer que des maux de têtes et leur cause déjà du tord, à l’image de la sortie de Manuel Valls, qui n’a trouvé d’autre solution pour exister que de se placer à droite de l’UMP sur la question des 35h. Surprenant mais pas étonnant. Cet épisode navrant présume de ce que risquent d’être les primaires : une star académie politique où le coup médiatique sera le seul moyen d’occuper l’espace prime time de l’agenda. S’ils ne se gendarment pas, les sorties de route vont être nombreuses au PS et le pauvre Benoît Hamon n’a pas fini d’inviter ses camarades à « revenir dans le droit chemin ». Pendant ce temps là, JLM se tapera sur les cuisses, « EuropeÉcologie Les Verts » creusera son sillon, et l’Union de la gauche restera une prière marmonnée à Jarnac… Pourtant, l’histoire nous commande que sans elle l’espoir d’une victoire de la gauche a de fortes chances de rester une illusion. Alors Jarnac, fontaine de jouvence et source d’inspiration ? 

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Par Renaud Chenu

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