De Téhéran à Tunis, les inaccessibles Bastilles

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dessin iran peine de mort kianoosh ramezzani

[Analyse écrite la veille de la fuite de Ben Ali] La révolte tunisienne fait immanquablement penser à celle du peuple iranien il y a dix-huit mois. Il est peu probable que ce vent de liberté puisse balayer le « système Ben Ali ».   

[Illustration par Kianoosh Ramezani, dessinateur iranien en exil en France] 

 

En Iran, l’hiver obscurantiste a repris ses droits après le printemps de Téhéran

 

Un peuple étouffé, animé par un sentiment de révolte et d’injustice qui le pousse à défier un pouvoir policier qui maintient le pays dans une situation exsangue, tant sur le plan économique que celui des libertés. Un occident qui feint de découvrir une jeunesse éclairée et laissée pour compte, fer de lance d’un mouvement porté par une population connectée au reste du monde grâce à un niveau culturel très élevé et au cyber-espace… Ça ne vous rappelle rien ? Iran, été 2009. Le régime des vieux enturbanés réprimant dans le sang et embastillant à tour de bras grâce aux nervis d’un appareil policier extrêmement brutal le protégeant contre l’humeur d’un peuple ruant dans ses fers. 

 A l’été 2009, le monde n’avait de cesse de s’émouvoir du courage des femmes et hommes risquant leur vie et leur liberté, faisant fleurir les roses d’Ispahan de Qom à Téhéran au coeur de l’hiver obscurantiste. Après la brève efflorescence d’une démocratie cherchant à naître,ce fut la reprise main. Tortures, viols en série dans les bagnes des fous de dieu, pendaisons et autres procès iniques. Les causes de l’échec de la révolte iranienne ont tenu en premier lieu dans l’absence d’alternative politique en mesure d’offrir un débouché institutionnel aux forces insurrectionnelles voulant se libérer de la dictature des Mollah et de leurs anges gardiens, Pasdaran (gardiens de la Révolution) et autres Bassidj (volontaires de la Révolution).

 

Depuis, l’hiver a repris ses droits et la très baroque République Islamique, toujours en proie à des divisions florentines, en particulier sur la question de son programme nucléaire, s’est trouvée des alliés dans le concert des nations en s’appuyant sur la recherche légitimes des puissances émergentes à la constitution de nouveaux équilibres internationaux. Le Brésil et la Turquie lui ont apporté un soutien appuyé quand la Chine et la Russie regardent avec une distance bienveillante ce régime taquinant la puissance américaine, quand elles ne lui apportent pas un discret soutien logistique.

 

Immanquablement, la Tunisie d’aujourd’hui rappelle l’Iran d’hier  

 

Le cri de révolte du peuple tunisien est un écho de celui poussé par les iraniens. Les deux régimes maintiennent leur talon de fer sur des sociétés qui n’ont d’autre échappatoire que de subir leur imperium. Ils ne s’affublent pas des mêmes oripeaux mais ont des traits cruellement semblables. Ultra-corrompus, s’appuyant des forces de police qui n’hésitent pas à tirer à balles réelles sur le peuple et à user de la torture, un système carcéral inhumain, une opposition décapitée, une magistrature aux ordres, une économie confisquée par le pouvoir et sous le contrôle de ses prébendiers.

 

Si les faits à l’origine de ces deux insurrections populaires sont différents (un jeune chômeur diplômé s’immolant par le feu à Sidi Bouzid après une provocation policière en Tunisie et une fraude massive à l’occasionde l’élection présidentielle en Iran), le « A bas Ben Ali » d’aujourd’hui est l’expression d’aspirations similaires au « Where is my vote » des Iraniens. Ces régimes, nés en grande partie du désir farouche des peuples à l’indépendance, doivent faire face aux exigences démocratiques et sociales nées de la conjonction d’une exaspération sociale croissante avec la révolution induite par le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui bouleverse en profondeur toutes sociétés du monde.

 

Si le pouvoir de Ben Ali apparait aujourd’hui moins en capacité de faire face que celui de l’Ayatollah Khamenei il y a dix huit-mois, il n’en reste pas moins solide, même si les fissures au sein l’armée et au plus haut niveau de l’appareil de l’État laissent transparaitre de la fébrilité, comme le limogeage de plusieurs de ses plus fidèles le confirme (le ministre de l’intérieur Rakik Belhaj Kacem, mercredi , puis Abdelhaweb Abdallah, l’inamovible conseiller de Ben Ali en charge de la presse et ex-ministre des Affaires étrangères et le ministre d’État et conseiller spécial du Président Abdelaziz Ben Dhia, jeudi).

 

Le coup de bluff du recul avant une sévère reprise en main ? 

 

Le « je vous ai compris » qui égrenait le discours prononcé jeudi 13 au soir par un président Ben Ali osant l’énorme ficelle du « Roi mal entouré » qui aurait été « trompé », hum hum, est de l’ordre du stratagème pathétique. L’assurance de ne plus autoriser les forces de répression à tirer sur la foule « à balle réelle » est à mettre sur le compte de la pression discrète des chancelleries, notamment française, dont la position de non-ingérence ne peut perdurer très longtemps. Et si Michèle Alliot-Marie a proposé à l’Assemblée Nationale l’expertise de la France en matière de gestion démocratique de la colère populaire (dans une surprenante intervention), il ne faut pas trop compter sur un régime autocratique et autoritaire pour se convertir du jour au lendemain au libre exercice du droit à manifester. Dans la même veine, la proclamation de la liberté de la presse reste à prouver de la fin de la censure sur internet (pour combien de temps?) est une mince consolation pour les 70 morts de ce mois d’émeutes. Car ce régime n’est pas -encore- prêt à tomber, aucune force politique alternative n’étant en mesure de le balayer et de prendre sa place, d’autant plus que trop ont trop à perdre à la fin du « système Ben Ali ». Et pour le semblant de recul sur l’hypothèse de ne pas se représenter en 2014, Ben Ali a bien le temps d’ici là de songer à rester au pouvoir.

 

Il n’y a pas que les caciques et bénéficiaires de ce système qui ont tout intérêt à son maintien. Aucun de ses voisins, en particulier l’Algérie et l’Égypte en proie à des tensions très fortes, n’ont quoi que soit à gagner, bien au contraire, à voir s’épanouïr une démocratie qui feraient tache d’huile dans la région.

 

Sans présager d’un retour à la normalité autoritaire, l’actuel mouvement de révolte en Tunisie risque fort de ne déboucher que sur peu de progrès. Un peuple avec lequel nous avons une relation quasi-charnelle s’est soulevé pour prendre la Bastille de sa souveraineté. Il fait mentir toutes les habituelles préventions néocoloniales voulant queles « arabes ne sont pas mûrs pour la démocratie » et autres balivernes tentant de faire croire qu’il « vaut mieux une dictature laïque que des islamistes » (les islamistes ont été exclus des manifestations par les manifestants eux-mêmes, en Algérie et en Tunisie). Mais les régimes autoritaires savent très bien que c’est en lâchant trop de lest qu’ils se perdent eux-mêmes, et en dépit de ses vagues promesses, Ben Ali ne semble pas prêt à la retraite.

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Par Renaud Chenu

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