Retour au « Care »

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Care ! Mot d’ordre du PS depuis le dernier Conseil National. On traduira ce concept yankee par « soin mutuel ». Idée généreuse en soi, qui nécessite d’être adossée à de solides  perspectives idéologiques. Alors, yes we care ?

Si l’individu peut avoir besoin de soins quand il est tout cabossé par la vie, notre aspiration collective reste de permettre à chacun de s’émanciper et de maîtriser librement son existence. Après la violence de la société Sarkozyste où les inégalités sont érigées en vertus sociales, en avant vers une société plus « douce » ? Un peu de tendresse ne peut pas faire de mal. Mais il faudra aller plus loin.

Socialisme câlin ? Martine Aubry a le don de surprendre. Le 6 juillet dernier, dans Le Monde, elle nous offrait le « Postmatérialisme ». Levez le nez des applis de votre iphone, tendez la main à ceux qui en ont besoin. Au moment où l’édifice européen imposé à Maastricht menace de s’effondrer sous ses propres contradictions, le « care » peut paraître un peu décalé dans le débat public.

On est moqueur. Qui aime bien châtie bien. Oublions la perception « bonne mère » que beaucoup ont retenue dans ce concept issu du féminisme américain et retenons la vision plus collective et universelle que Martine Aubry nous propose, à l’opposé des replis individualistes et communautaires.


Le care nous interpelle parce qu’il bouscule, plus que nous voulons l’admettre sans doute, notre grille d’interprétation des divisions de la gauche. Deuxième contre Première gauche. Démocrates contre Républicains. Social contre sociétal. On aimerait le ranger dans le placard du social-défaitisme et le laisser moisir tranquillement aux côtés de tous ses accessoires : la lutte contre l’exclusion au détriment de la défense du salariat, l’équité à défaut de l’égalité, les associations pour remplacer le politique, et le repeignage des cages d’escalier… Et pourtant, le care titille. Il ne se laisse pas si facilement enfermer dans la peau de nouvel avatar de la charité, ennemie jurée de la solidarité.

Pour commencer, Manuel Valls est contre. Ça donne envie d’être pour. Plus sérieusement, il est contre parce que, nous nous dit-il, les individus n’ont pas besoin de soins, ils ne sont pas malades, ils sont « empêchés » et il faut les libérer. Surtout, ce qui le chagrine, Manuel, c’est que le care lui semble donner de nouvelles obligations à la puissance publique, qui n’a pas besoin de ça, parce qu’elle est déjà surendettée, la puissance publique. Pour un peu, sous sa plume, le care en deviendrait presque anti-libéral. On nous aurait menti ?
                                                                                                              
Allez, soyons provocateurs jusqu’au bout… Et si le care était marxiste ? Non, on rigole. Mais on ne peut sans doute pas ramener le care à de belles déclarations d’intention mal blanchies de leurs oripeaux catho. On peut se demander s’il ne répond pas en définitive à la nécessité de dépasser le formalisme de nos libertés et de notre universalisme un tantinet – faut-il le rappeler – bourgeois, pour prendre en compte la réalité des interdépendances et des vulnérabilités dans notre société.

Après tout, l’objectif du socialisme n’est pas de perpétuer indéfiniment la lutte des classes, c’est de la gagner. C’est de construire une société meilleure, où l’avidité et le gain ne sont pas la force structurante des rapports sociaux, mais où chacun donne selon ses moyens à ceux – y compris eux-mêmes – selon leurs besoins. Une société généreuse en somme. Où l’on s’occupe de nos vieux et de nos malades, de nos accidentés de la vie parce que c’est juste et parce que c’est bien. Il y a de l’éthique dans le socialisme, il y a de la morale, même… un peu comme dans le care. Ce dont il s’agit, c’est d’imaginer des lieux qui ne soient pas tout entiers vouée à la concurrence et à la violence qui oppose les gagnants et les perdants, mais qui puissent être des espace de coopération et d’entraide, de soutien mutuel. C’est de rêver un monde où le collectif s’incarne dans la puissance publique bien sûr, mais est aussi  vécu concrètement par les individus. Des individus attentionnés, soucieux de préserver et de développer leurs biens communs, leurs services publics même au détriment de leur intérêt immédiat. Bien sûr, l’Etat est et restera toujours le seul garant de cette préservation et de ce développement. Mais s’il était un peu moins empêché dans sa tâche par notre égoïsme congénital, ce ne serait pas si mal. Ne répétons-nous pas, plus souvent qu’à notre tour, qu’il y a des batailles culturelles à mener ?

Reste que le socialisme doit être un peu plus ambitieux que le coton avec lequel on soigne. La violence des « marchés » suppose une réponse politique à la hauteur des enjeux. Les socialistes doivent envisager dès maintenant de faire de la zone France et de zone Europe des lieux où la finance ne fasse pas la loi, en s’appuyant sur les forces sociales qui n’ont aucun intérêt à la dérégulation.

Après dix ans de droite, il faudra abroger en masse, à commencer par le bouclier fiscal, et reconstruire en se donnant les moyens de notre ambition collective, en allant chercher la richesse où elle se réfugie. Reprendre au capital ce qui fut pris au travail ces trente dernières années, taxer lourdement la spéculation et les profits indus du CAC40 qui vont enrichir une minorité de nantis quand le bon sens voudraient qu’ils aillent exclusivement à l’investissement et l’innovation, revoir de fond en comble la fiscalité qui épargne de plus en plus les très riches quand la redistribution se fait de plus en plus radine à l’égard des laissés pour compte. Réorienter radicalement le curseur de la redistribution.

Il faut être clair. En 2012, nous ne devons pas promettre « du sang et des larmes » aux noms d’une France ruinée par une gestion catastrophique et du nouveau Totem du libéralisme : la fucking dette. La France n’a jamais été aussi riche. Quand nos aînés de la Résistance inventèrent le nouveau pacte républicain tant décrié aujourd’hui pour son coût, la France n’avait pas un traître rond. Pas un rond mais une volonté de fer.

Pour gagner en 2012, nous devons fédérer la majorité sociale du pays : le salariat. Ce qui fédère le salariat, excusez le poncif, c’est le salaire. En avoir un quand on en n’a pas, et en avoir un bon quand on en a un. Travailler moins et gagnez plus, c’est ce qui a toujours présidé au progrès social, ne le perdons de vue. La France et son système de solidarité sont menacés par la spéculation à travers les attaques contre l’euro et l’élévation des taux de remboursement des emprunts ? Portons haut et fort au niveau international l’exigence de mettre fin à ces fonds spéculatifs prédateurs. Le monde a su s’en passer par le passé, il saura s’en passer dans le futur.

Redistribuer, mettre au pas la spéculation. Cela ne se fera pas sans une saignée là où la richesse se niche. Cela ne se fera pas sans le retour dans le giron public des services publics privatisés. Cela ne se fera pas sans un véritable « projet socialiste », où le travail prime sur le capital. Cela ne se fera pas sans l’exigence du plein emploi, garant de l’équilibre des comptes sociaux. Bref, la générosité que suppose le « care » impose une main de fer contre ceux qui n’ont qu’une idée en tête : dépouiller les peuples.

 

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Par la Rédaction

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