Réformer un système injuste et complexe

Share Button

Dans une note publiée aux éditions Rue d’Ulm, Antoine Bozio et Thomas Piketty proposent un nouveau système de retraite fondé  sur des comptes individuels de cotisation. Une tentative intéressante mais insuffisante pour réformer les retraites. 

Disons les choses clairement. Les inégalités en matière de retraite sont scandaleuses et les réformes actuelles ont tendance à les accroître. Les salariés les plus précaires sont doublement pénalisés. Non seulement leur retraite est plus faible, car indexée sur de faibles revenus salariaux, mais elle dure également moins longtemps, puisque leur espérance de vie est moindre. Injuste socialement, notre système de retraite s’avère aussi excessivement complexe à l’usage puisque personne n’est capable de prévoir quel sera le montant de sa retraite. Alors pourquoi ne pas tout remettre à plat et recommencer à zéro ?

C’est à cette tâche que se sont attelés Antoine Bozio et Thomas Piketty, deux économistes classés à gauche. Dans ce système inspiré de la réforme suédoise de 1994 et fondé sur la répartition, chaque salarié se verrait attribuer un compte personnel représentant ses droit à la retraite et abondé par une cotisation égale à 25% de son salaire (un taux équivalent à celui d’aujourd’hui si l’on intègre les cotisations patronales). L’État garantirait à ce compte une rémunération de 2% par an en plus de l’inflation, soit un taux équivalent à l’accroissement annuel des salaires. Le salarié aurait ainsi l’impression d’accumuler une épargne qu’il pourrait solder au moment de sa retraite. Dans l’exemple proposé comme illustration, un salarié qui commence à travailler à 25 ans et qui gagne 2000 euros brut par mois bénéficierait, au bout de 40 ans de cotisations (soit à 65 ans), d’un capital de 377 000 euros équivalent à une pension de 1540 euros par mois pendant 20 ans (c’est à dire son espérance de vie). Le montant ce cette pension pourrait au choix être indexé sur l’inflation ou sur les salaires. 

Ce système a plusieurs avantages. Tout d’abord, il est simple et lisible. Comme chacun peut calculer à tout moment le montant de son capital, cela évite les comportements de sur-épargne. En second lieu, les cotisations ne sont plus perçues comme un impôt, mais apparaissent comme une épargne individuelle. Le salarié n’a ainsi plus l’impression de payer « pour les autres » mais voit ses cotisations comme un revenu différé. Ce système a donc l’avantage de déplacer le débat de la question de la durée de cotisation à la question du taux de cotisation. Il ne faut pas négliger cet apport. En cas de crise de financement, il peut être plus facile politiquement (et plus adroit socialement) d’augmenter le taux de cotisation de 25% à 26% par exemple, plutôt que de chercher à faire travailler les personnes âgées. Enfin, ce nouveau système de retraite est plus juste. En effet, en raison du rendement de 2% appliqué au compte retraite, chaque euro cotisé en début de carrière vaudra 2,21 euros 40 ans plus tard. Ainsi, les premières cotisations contribuent bien davantage au capital retraite que les dernières. A la différence du système actuel qui valorise les cadres qui ont eu des promotions tardives, le système proposé valorise les premiers salaires. Ceux qui sont restés au même niveau salarial toute leur vie (par exemple au SMIC) sont ainsi relativement avantagés par rapport aux autres. 

Afin de rendre ce système encore plus juste, les auteurs prévoient même d’indexer le montant des pensions sur l’espérance de vie constatée dans la profession. Évidemment, ce genre de compte pourrait poser un problème politique en donnant l’impression de segmenter les populations alors que l’idée de départ était au contraire de généraliser un système unique. De plus, cette prise en compte des espérances de vie catégorielles peut être ressentie comme une autre forme d’injustice, ou pire, comme une abdication face à la fatalité sociale. 

Mais allons plus loin dans la critique. Quitte à repartir de zéro, ne devrait-on pas sortir de la logique de « fausse capitalisation » sur lequel ce système est fondé ? Les auteurs considèrent que pour que les cotisations soient acceptées, il convient d’entretenir le mythe d’une épargne individuelle. Cependant, ce n’est jamais l’épargne accumulée individuellement qui finance les retraites, mais l’ensemble des actifs. Notons que cela est vrai dans tout système de retraite, y compris dans un système par capitalisation. A l’échelle macro-économique, le niveau de vie des inactifs est toujours financé par l’activité des autres. Par exemple, si tout le monde décidait en même temps d’arrêter de travailler et de vivre sur son épargne, il n’y aurait naturellement plus personne pour produire et répondre à la demande de consommation. 

Au final ce sont donc toujours les cotisations des salariés du moment qui financent les pensions des retraités. Or, d’ici à 2050, rien ne garantit que les salaires futurs pourront assumer ce financement. L’histoire récente montre que, contrairement à ce que laissent entendre Bozio et Piketty, la progression des salaires n’est pas garantie. Entre 1982 et 2006, la part des salaires dans le PIB français est tombée de 66,5% à 57,2%. Si cette situation se poursuit, leur proposition  reviendra à faire financer les pensions des retraités à partir d’un volume de salaires en constante régression. 

La gauche a toujours milité pour un financement équitable des pensions de retraites, qui ne reposerait pas uniquement sur les contributions salariales. Si Bozio et Piketty considèrent que les besoins de financement des pensions de retraites peuvent être assurés par une cotisation égale à 25% des revenus salariaux, le même montant pourrait être collecté par un prélèvement de 14,3% sur l’ensemble des revenus. De quoi réduire de plus de 10 points les prélèvements sur les salariés.

Share Button
dcayla

Par David Cayla

Retrouvez tous ses articles

Réagir