Entre populisme et peopolisme. Comment Sarkozy a gagné !

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Patrick Charaudeau est professeur à l’université de Paris 13 et directeur du CAD, Centre d’Analyse du Discours. Dans cet essai relativement court (une centaine de pages), il traite des discours des candidats arrivés au second tour de la campagne présidentielle de 2007. Sujet éculé nous dira-t-on, discours largement commentés tout au long de la campagne. Mais il ne s’agit justement pas, pour Patrick Charaudeau, de commenter. Son objet est d’analyser avec le recul et en appliquant divers outils, la portée et les caractéristiques du discours politique tenu par Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.

Il s’interroge notamment sur le déploiement, par les candidats, des armes du populisme, voire du peopolisme. Selon lui, la critique de « peopolisation » n’est pas nouvelle : à chaque campagne électorale depuis l’instauration de l’élection présidentielle au suffrage universel, l’important n’est pas le fond politique mais la vision idéalisée du monde et de leur image que proposent les candidats, c’est-à-dire les stratégies de persuasion et de séduction.

Tout au long de son essai, Patrick Charaudeau analyse, piochant dans tous les discours de la campagne, les mots, les expression, les attitudes des candidats. Il en arrive à la conclusion que les similitudes sont trompeuses. Certes les deux candidats ont eu des thèmes communs : autorité, travail, identité. Ils ont de plus utilisé tous deux des stratégies de relation directe avec les électeurs et de personnalisation du discours. Ainsi, Nicolas Sarkozy a employé 270 fois les pronoms je, mon, ma, moi, me, et Ségolène Royal 77 fois. Mais cela n’empêche pas que les stratégies de persuasion font apparaître d’importantes différences.

Nicolas Sarkozy joue l’horizontalité : mouvement d’ouverture vers les franges de son parti (extrême droite, centre indécis, gauche déçue), mais aussi mouvement vers l’électeur, qu’il interpelle directement, qu’il touche. Il se donne une image de manager, businessman de la politique, plutôt que de guide. Ségolène Royal, elle, joue plutôt la verticalité : elle se construit une image de guide sur le mode de la « mère protectrice », voulant entraîner son « peuple à elle » car elle se sent investie d’une mission. Ainsi, alors que Sarkozy laisse une forte présence emprunte de « corporéité » à chacun de ses discours, Royal apparaît de manière plus idéalisée, se construisant une « image éthérée omniprésente mais intouchable ».

De plus, les deux candidats ne segmentent pas les électeurs de la même manière. Nicolas Sarkozy multiplie les catégories de français auxquels il s’adresse, notamment sur des divisions d’ordre professionnel : « la France des pêcheurs », « la France des salariés », « la France des ouvriers », les travailleurs pauvres… De son côté, Ségolène Royal cible d’avantage des groupes sociaux : les « vrais gens », les « handicapés », les « familles au chômage », tout en personnifiant d’avantage : « Odile, mère célibataire », « Karim, de Toulon, qui subit (…) des contrôles d’identité », etc.

Charaudeau note finalement que Nicolas Sarkozy a procédé par une logique pragmatique, liant la déclaration d’une valeur à la proposition d’une mesure, tandis que Ségolène Royal a procédé par une logique symbolique, par des symboles et des principes, renvoyant par exemple au « dialogue social ».

Quels enseignements retenir ? Patrick Charaudeau considère le populisme comme « une stratégie au service d’une prise de pouvoir qui se déploie de façon plus ou moins exacerbée à l’intérieur même du jeu démocratique ». Il apparaît chez Nicolas Sarkozy sur les thèmes de l’immigration, de la rupture, du travail, jouant à plein sur la peur et soutenu par une image « d’homme fort », voir de « sauveur », seul à même de sortir le pays de l’ornière. Ségolène Royal utilise le ressort populiste dans une bien moindre mesure: certes elle prône la rupture avec le passé et se réfère au « citoyen expert » mais elle ne discrédite pas l’ensemble de la classe politique comme a pu le faire son adversaire.

En matière de peopolisme, la différence est sensible aussi : Sarkozy a poussé à fond une tendance à la starisation des politiques qui existe depuis l’instauration de la présidentielle au suffrage universel, allant jusqu’à « effacer une larme absente » sur la joue de Cécilia, tandis que Royal n’a procédé à aucune « mise en scène spectaculaire », restant plus discrète sur sa vie privée.

Finalement, à la question de savoir si populisme et peopolisme sont nouveaux et si la campagne de 2007 tranche franchement avec les autres, Patrick Charaudeau répond non. Il définit une part de « populisme soft » comme essentielle à la conquête du pouvoir en démocratie et remarque que certains politiques ont payé les conséquences de leur refus du discours populiste (Barre, Rocard, Mendès-France, Jospin…). Au sujet de peopolisme, qu’il définit comme fabriqué par les médias et loin d’être nouveau, il précise qu’en faire la raison d’un succès ou d’un échec serait lui donner trop d’importance.

 

 

Entre populisme et peopolisme. Comment Sarkozy a gagné !
Patrick Charaudeau, Vuibert

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Par la Rédaction

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