A comme… Auto-entrepreneur

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Il n’y a plus de travail, créez-le vous même ! C’est sur cette idée simple qu’est né le statut d’auto-entrepreneur, en vigueur depuis le 1er janvier dernier. Ils seraient déjà plus de 200 000 conquis par ce nouveau statut, parmi lesquels 600 ont été invités au printemps par le président à l’Elysée, pour fêter une des rares « bonnes nouvelles » depuis le début de la crise économique.


Un entrepreneur, a priori, on voit bien ce que c’est : c’est quelqu’un qui a créé une entreprise et la dirige, qui peut être « à son compte » ou gérant, être artisan, commerçant, profession libérale ou prestataire de services, qui a des salariés ou non. Mais un auto-entrepreneur ? Quelqu’un qui s’entreprend tout seul ? Qui devient en somme son propre patron ?

Regardons dans le détail ce nouveau statut pour mieux comprendre. D’abord, il s’adresse à tout le monde : ceux qui sont déjà travailleurs indépendants, les salariés du public et du privé, les étudiants, les chômeurs, les femmes au foyer… Finalement, seuls les étrangers en situation irrégulière en sont exclus, encore que comme il suffit de joindre une copie scannée de pièce d’identité sur internet pour s’inscrire, cela ne devrait pas dissuader les plus motivés.
L’activité concernée par le statut d’auto-entrepreneur peut être une activité principale (d’ailleurs environ 20% des auto-entrepreneurs actuels sont des ex « micro-entrepreneurs »), ou une activité secondaire : vendre sa collection de timbres dans des brocantes ou sur e-bay, faire des travaux de plomberie chez ses voisins le week-end, et même proposer ses services de voyant extralucide une demi-journée par semaine, puisque les professions libérales non réglementées seront bientôt intégrées dans le dispositif. Et en réalité, rien n’interdit non plus qu’un gérant de société crée en son nom une activité propre d’auto-entrepreneur ; les cabinets d’experts-comptables conseillent largement la « combine » à leurs clients, qui permet de réaliser une sympathique opération d’optimisation fiscale et sociale. Bref nous sommes tous des auto-entrepreneurs qui nous ignorons, et il faut juste passer 15 minutes sur internet  pour le devenir ! D’ailleurs, peu d’auto-entrepreneurs inscrits ont déjà déclaré une activité et donc payé des cotisations ; on verra bien dans quelques mois combien d’auto-entrepreneurs existent réellement.

Mais revenons-en à ce nouveau statut. En réalité, à bien y regarder, rien ne différencie l’auto-entrepreneur de l’entrepreneur classique, à part l’importance de l’activité : pour bénéficier du statut d’auto-entrepreneur, il faut réaliser un chiffre d’affaires annuel de moins de 80 000 euros pour une activité commerciale, et de moins de 32 000 euros pour une prestation de service. Mais dans ce cas, alors, c’est jackpot ! Car conscient du relatif échec de la réforme de la micro-entreprise initiée en son temps par le gouvernement Villepin, l’ultralibéral ministre des PME Hervé Novelli et ses technos ont cassé les prix. Le principe d’un unique prélèvement fiscal et social soumet l’auto-entrepreneur à une ponction équivalente à 13 % de son chiffre d’affaires pour toute activité commerciale, 20,5% pour une activité libérale ou 23% pour les activités de service. Et bien évidemment tant qu’on ne réalise pas de chiffre d’affaires, on ne paye pas de cotisations. L’affaire est donc très rentable, et permettra n’en doutons pas des dérives et des fraudes en tout genre.

La première des dérives, malheureusement déjà à l’œuvre, c’est la transformation de salariés en auto-entrepreneurs. Ainsi Acadomia, l’un des leaders du soutien scolaire à domicile, souhaite que l’ensemble de ses enseignants passent au nouveau statut. Elle avait déjà obtenu il y a quelques années (sous le gouvernement Jospin soit dit en passant) que les enseignants bossant sous son enseigne ne soient plus considérés comme ses propres salariés mais ceux des familles auprès desquelles ils travaillent. Désormais elle souhaite qu’ils ne soient plus salariés du tout : quelle remise en cause du principe d’assujettissement qui fonde pourtant la condition de salarié, par opposition à celle de travailleur indépendant ou d’entrepreneur !

Il est à craindre que ce phénomène se développe avec la crise économique, loin de l’attention des organisations syndicales et des médias, dans de très petites entreprises. On voit déjà le chantage : soit le(s) salarié(s) devient auto-entrepreneur, soit c’est la boîte qui ferme. Le salarié cède aux demandes de son patron et entre d’un coup dans la précarité totale, avec le risque de perdre son boulot du jour au lendemain, sans préavis ni indemnités de chômage et de licenciement.

La seconde dérive, c’est celle de la concurrence déloyale, et elle est délibérément recherchée. En effet, derrière le statut d’auto-entrepreneur, il y a plus que la volonté de faire un coup ou de retirer quelques chômeurs des statistiques officielles. C’est le rêve du « tous patrons », un instrument impitoyable qui pourra servir à justifier la modération salariale dans le public comme dans le privé, et créera une concurrence déloyale pour nombre de commerçants et d’artisans. Le gouvernement vient en réalité d’inventer le dumping social à l’intérieur de nos frontières.  Les plombiers polonais n’ont qu’à bien se tenir, car les auto-entrepreneurs bien de chez nous sont arrivés. Peut-être pour casser les prix, à coup sûr pour participer à la casse de notre modèle social.

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Par la Rédaction

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