1er septembre 8729

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C’est la rentrée pour tout le monde ! Devant les portes de l’école de Lycurgue, se pressent les chevaux sellés, les calquettes rouge à la mode, les vélos collectifs posés contre les troncs d’arbre et les misques toutes simples des plus âgés. Comme tous les ans à la même date, les familles se présentent, dans l’excitation un peu retenue, devant les drapeaux et les enseignants. Au fronton, la devise continentale annonce le programme d’éducation populaire : « Ni Mépris, Ni Jalousie, Ni Crainte ».

Après avoir embrassé leurs plus petits rejetons, en larmes, dans leur classe de 1ère, les parents, émus, se rendent dans l’aile Ouest qui leur est réservée. Les couloirs bruissent doucement des retrouvailles entre amis : « Après messidor passé à refaire toute la toiture, Hermione avait besoin de prendre du repos. Moi-même, j’avoue que m’occuper des enfants du quartier pendant quatre soles par jour, ça commençait à m’user ». Quelques couples sont, comme à l’accoutumée, un peu perdus : « Voudrais-tu bien citoyenne, me rappeler où se trouve la salle de cours pour les 34èmes ? ». Le directeur élu la veille supervise, donc ne fait rien. Il est simplement chargé d’appeler les secours en cas de malaise, et le dernier malaise date d’il y a huit ans : une Sage bicentenaire qui s’était évanouie et avait donc manqué la séance de rentrée, avant de revenir le lendemain assurer son cours de balle-chausse, guillerette.

Le soleil est doux, le vent frais, le ciel rouge. Tout va bien. Dans la salle des 25è, Philas commence son exposé d’hydraulique. L’assistance découvre les nouveautés que le délégué local à l’énergie a ramenées d’Afrique pendant l’été. La ville de Bakam, fidèle à sa tradition d’innovation, a en effet installé un système de percolation ventilée, capable de remplir une gourde d’eau potable en la secouant pendant trente secondes. Les modèles arriveront à Lycurgue demain, par l’hydravion. L’assistance applaudit et vote une motion célébrant la co-science et la vigilance pacifique.

Après la séance d’étymologie et la leçon de pianorgue, le clairon de la maison commune annonce la moitié du jour. L’heure pour les Lycurguiens de rassembler leurs amis sur le parvis enneigé, de débattre autour des encas préparés le matin, puis de se disperser pour vaquer, écrire, construire, cultiver, créer. Ils reviendront demain, qui pour un approfondissement d’acupuncture domestique, qui pour une introduction aux techniques d’éclairage. Pour le dixième des habitants qui ont reçu, la semaine dernière, leur appel de permanence, la journée n’est pas terminée : il s’agit de se rendre au travail, pour trois longues heures, quatre pour les plus courageux ou les plus passionnés.

Le vent a encore fraîchi, le nombre de mouches est plus dense. Alors que les misques et les vélos ont quitté la place de l’école, un petit groupe pénètre à nouveau dans l’enceinte. Traditionnellement, la rentrée est l’occasion d’une représentation théâtrale. Ils sont la troupe et s’en vont répéter. Pellissandre regarde son amie monter l’escalier de bois et son cœur bat. Il ferme les yeux une seconde, imagine lui proposer de gravir, demain, la colline aux mûriers, et manque une marche.

En pénétrant dans la salle Jean-Jaurès, les comédiens découvrent qu’une réunion est déjà en cours. Sept Sages écoutent les explications d’un petit homme chétif. Il est question d’un vol d’abeilles et de barres de nickel. Le coupable reconnaît les faits. Il propose que lui soit infligés, comme punition infamante, le port d’un vêtement noir pendant un mois et, à titre de réparation collective, sa participation au chantier de la statue d’entrée de ville. Une fois les Sages retirés pour délibérer, les comédiens attendent le verdict, réconfortant le futur supplicié.

A l’extérieur, comme la nuit approche, le vent se réchauffe. Sur le bord de la rivière, les truites dansent. Les arbres bruissent et tombent, frôlant une mère et son fils, absorbés dans leur activité préférée, la pêche poétique.

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Par la Rédaction

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