Iran : règlements de comptes à OK Mollah

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Mahmoud Ahmadinejad a prêté serment le 5 août, après des élections qui ressemblent à un coup d’Etat. En coulisses, une partie de billard à dix bandes est engagée entre les clans qui font la République.

Acte 1 : le coup d’état ou l’accord rompu entre Rafsandjani et Khamenei

Mahmoud Ahmadinejad a donc été, malgré les manifestations, investi dans ses fonctions de président de la République islamique d’Iran. En coulisses se joue une guerre des clans dont les principaux protagonistes sont Khamenei, le Guide suprême, et Rafsandjani, l’ancien président. Membres du premier cercle de l’Ayatollah Khomeiny, les deux hommes s’acoquinent à la mort de celui-ci. Rafsandjani aide Khamenei à  accéder au trône de Guide. Le nouveau Guide lui permet en retour d’accéder à la présidence de la République le 28 juillet 1989. Ensemble, ils organisent le tournant de la République. Rafsandjani, trois fois président du Parlement, dirigeant des forces armées à la fin de la guerre Iran-Irak, aujourd’hui à la tête du conseil de discernement, de l’Assemblée des experts, et d’une fortune considérable, est un pivot de la politique iranienn.

Khamenei et Rafsandjani présidentialisent le régime : pas de Premier ministre, un Parlement affaibli, Rafsandjani a les coudées franches pour libéraliser l’économie et normaliser les rapports avec les pays arabes et l’occident. Dès 1992, le bilan des privatisations est désastreux. L’économie patine, l’endettement s’envole et la crise idéologique provoquée par une politique éloignée des considérations religieuses de la première décennie de la République crée une fracture entre les deux hommes forts du régime. La rivalité entre les clans des deux vieux briscards résume l’histoire de la République post-Khomeiny.

Le Guide se recentre sur les fondamentaux révolutionnaires et condamne « l’agression culturelle » d’un occident honni alors que Rafsandjani continue d’agir en faveur d’une « ouverture » de l’Iran. L’embargo, renforcé par Clinton et aggravé par Bush, donnera raison au Guide. En quittant le pouvoir en 1997 pour céder la place à son ancien ministre de la Culture, le réformateur Khatami, Rafsandjani constate son échec : la République reste recroquevillée sur elle-même. Khatami échouera sur la même ligne. Il réussira certes à briser légèrement le glacis diplomatique qui entoure l’Iran en tissant des relations solides entre l’Iran et des pays asiatiques et européens mais s’avèrera incapable de passer au dessus de l’opposition conservatrice au parlement et sera paralysé par le 11 septembre 2001 qui ouvre l’ère du « choc des civilisations ».

En 2005, Rafsandjani veut revenir au pouvoir. Il arrive en tête du premier tour des élections présidentielles (21%) mais son meilleur ennemi, Khamenei, veille. Il sort de son turban le maire de Téhéran, l’ultraconservateur Ahmadinejad – qui écrase littéralement Rafsandjani, avec l’aide, déjà, de petites manipulations électorales.

En 2009, Rafsandjani joue la carte Moussavi (écarté en 1989 par la suppression du poste de Premier ministre) et finance sa campagne. Membre du sérail de la révolution, Moussavi déplore le bilan de la  présidence Ahmadinejad : asphyxie économique et isolement international. Rafsandjani négocie le retrait de Khatami contre la neutralité du Guide à l’égard de tous les candidats y compris Ahmadinejad… qui triomphe avec un ahurissant 64% au premier tour, le 12 juin. L’accord est rompu. La guerre sourde se transforme en guerre ouverte.

Acte 2 : règlements de comptes à OK Mollah

Le Guide ne cède rien à ceux qui réclament un recomptage puis un référendum sur une nouvelle élection. Les gestes de lèse-majesté se multiplient. La parole sacrée du Guide n’est plus respectée : à la face du monde, Karoubi, Khatami et Moussavi le défient. Intimidations (Javani, chef du bureau politique des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique du régime, appelle à juger et punir Karoubi et Moussavi pour les désordres post-électoraux), arrestations (la fille de Rafsandjani est arrêtée après les manifestations du 20 juin), tout est bon pour chercher à impressionner l’autre. Aux manifestations répondent les arrestations, il faut impressionner. Rafsandjani, un temps en retrait, sort du bois lors de la prière dite à l’Université de Téhéran le 17 juillet, évoquant  « crise politique » et « confiance perdue » du peuple dans le régime.

En Iran, ce propos vaut déclaration de guerre contre le Guide. Pour calmer le jeu, Téhéran annonce le 29 juillet la libération de 140 prisonniers arrêtés lors des manifestations de juin et juillet et la fermeture du centre de détention de Kahrizak. Ahmadinejad réclame même la libération de tous les prisonniers ; changerait-il de stratégie ?

Ahmadinejad, soutenu à bout de bras par le Guide depuis le 12 juin, prend ses aises avec la hiérarchie :  il veut plus de pouvoir pour son second mandat, mais Khamenei tient à garder la main. Un des problèmes actuel de l’Iran se situe dans ce paradoxe : théocratie, le pouvoir en République islamique d’Iran est théoriquement concentré entre les mains du Guide. Mais l’Iran est secoué de contradictions de plus en plus irréductibles et les courants qui les portent ont à leur tête des hommes forts qui aspirent tous au leadership. La faiblesse (relative) actuelle du centre du pouvoir, qui effraie de moins en moins, favorise les tentations de se tailler un espace plus grand que ce que la constitution et les pratiques habituelles du pouvoir autorisent. Ahmadinejad provoque ainsi sciemment son propre camp en nommant le 17 juillet à la vice-présidence Mashaie ; il y a un an celui-ci, alors ministre du Tourisme, déclarait que le peuple iranien était « l’ami du peuple américain et du peuple israélien »… Les ultras, par la voix du Guide, obtiennent sa tête. Dans le même temps, Ali Akbar Salehi est nommé à la tête de l’organisation iranienne de l’énergie atomique, il avait négocié en 2003 la signature d’un protocole acceptant un contrôle renforcé des activités nucléaires iraniennes.

A quoi joue Ahmadinejad ? L’exercice du pouvoir rend pragmatique et tôt ou tard l’Iran devra entamer des négociations avec les Etats-Unis. Ces nominations traduisent sa volonté de rassurer l’occident. Rester dans les mémoires comme le président qui aura négocié avec les Américains, Obama gardant sa « main tendue », ne lui déplairait sans doute pas. Il sait pouvoir ainsi gagner en popularité et continuer à  influer au-delà de son second mandat.

Acte 3 : un gouvernement de pasdarans

La fracture entre le pouvoir et les classes moyennes, sa jeunesse surtout, est aujourd’hui béante. Manifestations et rassemblements non autorisés ont eu lieu partout. Les conservateurs sont divisés et les réformateurs, avec le soutien de Rafsandjani, ne lâchent pas  prise. Pour eux, le projet des ultras d’instaurer un « gouvernement islamique », contre la République où la voix du peuple est tolérée par l’entremise d’élections au suffrage universel, signerait la mort du régime.

Ahmadinejad, minoritaire dans l’opinion et critiqué par les ultras pour ses gestes d’ouverture, dispose de faibles marges de manœuvres pour constituer son cabinet. Il devra s’entourer d’hommes de confiance, issus de son sérail : les Pasdarans, la garde prétorienne du régime, qui l’ont aidé à réaliser son coup d’Etat et ont acquis sous sa première présidence une influence énorme. Et il lui faudra compter avec la guérilla que lui prépare un Parlement majoritairement hostile, quoique conservateur.

Les bisbilles entre barbus dans la moiteur de l’été iranien n’ont pas fini d’égayer la chronique Moyen-Orientale, ni les iraniens de nous envoyer des vidéos de leurs manifestations.

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Par la Rédaction

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