B comme… Bisounours

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Bisounours

Le mot « bisounours » est entré dans le langage courant ces dernières années : les mignons petits oursons au ventre rebondi, aux couleurs bariolées et  aux noms évocateurs (Grosbisou, Groscâlin…), sortis tout droit d’un dessin animé des années 80, sont devenus une image commode pour qualifier tout individu ou toute pensée jugée trop candide ou naïve.

L’image rassurante de l’ourson rigolard a malheureusement fait son entrée dans une sphère qui ne lui convient que fort peu : la sphère politique. Nous sommes à présent encerclés par ceux que les commentateurs nous présentent comme des « bisounours », le caractère méprisant (et feint ?) de l’assertion  étant immédiatement contrebalancé par une image douce, rassurante, consensuelle.

Avant toute autre chose, ce qui caractérise le « bisounours », c’est qu’il est gentil. Or, l’une des manières de prouver cette gentillesse consiste à s’opposer aux « méchants », dans une procédure simplificatrice et dangereuse de construction d’un clivage manichéen en politique. Attardons-nous quelques instants sur les toutes récentes élections européennes, et sur les têtes d’affiche des listes « Europe Écologie » : Daniel Cohn-Bendit, opposé aux méchants qui polluent ; Eva Joly, opposée aux méchants corrompus ; José Bové, opposé aux méchants qui fabriquent des OGM. Tous les trois sont forcément gentils puisqu’ils s’opposent à des méchants : ainsi se dégage de leur liste une image rassurante, et contre toute attente, consensuelle. Un tel constat ne suffit évidemment pas à expliquer la percée de ces listes, néanmoins, il apparaît clairement que nul ne pouvait dire du mal des trois « gentils » lors de la campagne, comme François Bayrou en a fait les frais.

L’incarnation même de ce phénomène figure au gouvernement (et a gardé son poste après le récent remaniement), il s’agit de Martin Hirsch. Martin Hirsh est gentil. La preuve, il a dirigé Emmaus. Il est proche des gens. La preuve, il a dirigé Emmaus. Il n’est jamais méchant. La preuve il a dirigé Emmaus. Martin Hirsch est l’incarnation même du « bisounours » en politique. Il est d’ailleurs le seul ministre d’ouverture à conserver une image « de gauche », en particulier grâce au RSA, que beaucoup de membres du Parti socialiste ont applaudi des deux mains et des deux pieds, contribuant à cette image consensuelle qui est sa marque de fabrique.

Revenons un instant sur le RSA. Le Revenu de Solidarité Active nous est présenté comme une façon d’aider les travailleurs pauvres, ceux qui ont un emploi mais dont le salaire n’est pas suffisant pour vivre dignement. L’intention est louable et généreuse. En un mot, elle est gentille. Mais pourquoi ce salaire n’est-il pas suffisant ? Tout simplement parce que les entreprises n’ont pas envie de les augmenter (et on peut tout à fait le comprendre, puisque leur but est et reste l’augmentation de leurs bénéfices). Parlons à présent des entreprises bénéficiant d’aides publiques ou d’exonérations de cotisations sociales. Elles sont aidées une première fois par l’État, c’est-à-dire par nous tous, par la solidarité nationale. Elles le sont une deuxième fois avec la création du RSA puisque c’est ainsi la solidarité nationale qui paye les augmentations de salaires qui n’existent pas ! Il aurait simplement fallu conditionner les aides et les exonérations à la signature d’accords salariaux annuels pour éviter ce mécanisme pervers. Mais cela n’aurait pas été gentil… pour les chefs d’entreprise.

Le phénomène « Martin Hirsch », ainsi, s’il ne contribue pas à creuser les inégalités de répartition entre capital et travail, contribue à faire oublier que c’est bien là l’un des effets de la politique du gouvernement. La vague « bisounours » de « Grosmartin » est en marche.

Evidemment, il est commode d’imaginer que l’homme politique efficace et apprécié doit être gentil, consensuel, en un mot, un « bisounours ». Mais cette image est un leurre. Un responsable politique n’a pas à être gentil, n’a pas à être consensuel. Il est absolument impossible qu’un responsable politique puisse favoriser, en même temps, des catégories sociales opposées. Il doit faire des choix, et si ces choix existent, ils vont forcément favoriser une classe plutôt qu’une autre, il vont forcément favoriser le capital ou le travail (si l’on se focalise sur les questions sociales).

Le « bisounours », en politique, est celui qui ne clive pas. Il est celui que tous apprécient car il semble être gentil avec tout le monde. Or, nous n’avons pas besoin de responsables qui soient gentils mais qui fassent des choix, qui nous fassent avancer, et pour nous, qui nous fassent avancer vers plus de justice sociale.

Le « bisounours », parce qu’il est gentil et consensuel, est le porte-étendard de l’ordre établi, l’ami des puissants, l’idole des médias. Il ne doit pas être celui des citoyens, des salariés ou des précaires. Quitte à rester dans le même registre, préférons lui un « gremlins » ! Iconoclastes, poil à gratter, nous avons besoin de responsables politiques qui ne soient surtout pas gentils et qui bien au contraire, sachent  faire peur à ceux qui ont promu l’image de l’ourson rebondi grâce à qui tout irait bien alors que la crise économique fait toujours plus de victimes.

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Par la Rédaction

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