La social démocratie européenne à la dérive ?

Share Button

Une fois encore, la social-démocratie perd les élections européennes. Cette défaite devrait être l’occasion pour elle d’une profonde remise en cause de sa doctrine. Le PSE en sera-t-il capable ?

Depuis 1994, les élections européennes se suivent… et le groupe du Parti Socialiste Européen (PSE) perd des parlementaires. Leur nombre a diminué d’un tiers en 15 ans : le groupe PSE, qui représentait 35% de l’hémicycle europén en 1994 n’en représente aujourd’hui plus que 25%. Et encore ! Pour parvenir à ce résultat, les socialistes européens viennent de changer de nom afin d’additionner des démocrates italiens à leurs effectifs. Fini le Parti Socialiste Européen, place à l’Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates (APSD). On sent que c’est un peu comme avant, mais avec encore moins d’ambition et de cohérence : une gauche molle, pleutre et bien-pensante, déjà prête à négocier quelques postes avec le PPE pour la direction des commissions du Parlement.

Pendant ce temps, la droite progresse. Malgré la défection des 26 conservateurs britanniques qui créent leur propre groupe avec les eurosceptiques tchèques et polonais, le Parti Populaire Européen maintient sa domination. Il représente 36% du Parlement, soit la même proportion qu’avant les élections de juin. Les eurosceptiques quant à eux (divisés en deux groupes) font jeu égal avec l’alliance des libéraux et des démocrates (ALDE), aux alentours de 11%. Quant au reste de la gauche, il est faible. Malgré leur succès (essentiellement dans l’ancienne Europe des 15), les verts européens ne dépassent pas les 7,5% tandis que la gauche radicale se maintient aux alentours de 5%. Finalement, ces élections n’auront apporté aucune promesse de changement. Business as usual. La droite était majoritaire, elle le reste. Elle pourra tranquillement poursuivre sa politique favorable aux grandes entreprises et au démantèlement des services publics et des politiques sociales.

La gauche en tête dans neuf pays

Pourtant, cette nouvelle défaite de la gauche mérite qu’on s’y attarde. Car si dans tous les pays les élections ont d’abord été le produit de rapports de force nationaux, quelques dimensions communes existent. Pour apprécier celles-ci, il convient d’analyser précisément chaque élection et de tenir compte du score des petites listes qui n’ont pas obtenu de députés. Les résultats sont en effet très dépendants du mode de scrutin. En France par exemple, la droite obtient 33 députés, la gauche et les écologistes 31. Pourtant, le rapport de force électoral est nettement favorable à la gauche, qui l’emporte avec plus de 45% des voix contre 40,7% pour la droite et l’extrême droite. Cette situation se retrouve dans d’autres pays et, au total, les forces de gauche l’emportent électoralement dans 9 pays sur 27. Il s’agit de l’Autriche, de Chypre, de l’Espagne, de la France, de la Grèce, de Malte, de la Slovaquie et de la Suède. La situation italienne est pour sa part originale. L’ensemble des forces de droite l’emporte, mais la coalition de droite au pouvoir est minoritaire, puisque l’Union du centre, qui siège au PPE, est aussi farouche opposante à Berlusconi. En Autriche, on ne peut évaluer le score de la gauche sans tenir compte de la liste Martin, qui se classe troisième, devant les partis d’extrême droite. En France, certains analystes la classent chez les populistes. Mais son leader, qui a claqué la porte du parti social-démocrate autrichien il y a quelques années est un homme de gauche, proche des écologistes et critique de la mondialisation.

PSE, où sont tes victoires ?

La gauche l’emporte donc dans 9 pays sur 27. C’est une défaite honorable, mais qui cache un phénomène beaucoup plus troublant : la déroute presque généralisée des sociaux-démocrates. Ils sont bien peu les pays européens où le PSE pourrait revendiquer une victoire. La Suède ? Avec moins de 25% des voix, les sociaux-démocrates, bien qu’arrivés premiers, n’ont pas de quoi se réjouir. La gauche ne l’emporte que si on lui intègre le parti pirate (7,13%) dont le leader n’a cessé de répéter qu’il n’était ni de droite ni de gauche. Son représentant élu devrait cependant siéger dans le groupe des verts. La victoire des travaillistes à Malte (300 000 électeurs) sera-t-elle suffisante pour partir à la reconquête de l’Europe ? On se permet d’en douter. Reste la Grèce, où le souvenir des émeutes de l’automne a sans doute pesé sur le scrutin. L’opposition de gauche obtient plus de 53% des suffrages, alors que la droite ne dépasse pas les 37% (44% avec l’apport de l’extrême droite). Le PPE perd plus de 10 points par rapport à 2004. Cette configuration avantage naturellement le Parti socialiste grec, lequel obtient 36,64% des suffrages exprimés. Une large victoire donc, renforcée par le taux de participation très honorable de 60%.

Mais c’est en Slovaquie que les sociaux-démocrates remportent la victoire la plus nette. Non seulement le PSE arrive premier, avec plus de 32% des suffrages, mais en plus le PPE, divisé en trois listes distinctes, arrive loin derrière, la meilleure de ses listes ne recueillant que 16,98% des voix. La performance est d’autant plus remarquable que les sociaux-démocrates slovaques sont au pouvoir depuis 2006. Problème : ils gouvernent avec des partis populistes et xénophobes. Un temps exclus du PSE pour cette raison, ils ont été discrètement réintégrés l’année dernière. Satisfaction supplémentaire pour les socialistes slovaques : la coalition rouge-brun reste majoritaire dans les urnes. Ils obtiennent 46,77% des voix contre 43,89% pour la droite et les libéraux. Gageons que le PSE ne revendiquera pas trop fort cette victoire. C’est dommage. La Slovaquie est le seul pays de l’Union où des sociaux-démocrates au pouvoir ont gagné les élections.

Déroute en Europe de l’est

Les socialistes slovaques sont décidemment très à part. Ils préfèrent l’extrême droite aux ultra-libéraux. C’est en effet pour combattre les mesures libérales mises en place par le précédent gouvernement de droite, et pour introduire un taux de TVA plus faible sur les produits de première nécessité que son président, Robert Fico, a justifié son choix d’alliance. Admettons. Notons cependant que partout ailleurs en Europe de l’est, les sociaux-démocrates ont adopté la stratégie inverse, accompagnant, et souvent soutenant activement les réformes les plus libérales. C’est ainsi que le PSE Bulgare défend le principe d’une « flat tax » : un impôt non progressif de 10% pour tous les contribuables. Encore mieux que le bouclier fiscal ! Cette proposition ne lui a cependant pas porté bonheur. Les sociaux-démocrates bulgares (au pouvoir) ne recueillent que 18,5% des voix et perdent 2 de leurs 6 députés, un score presque raisonnable en l’Europe de l’est. A part en Roumanie et en Slovaquie où le PSE dépasse les 30%, en République Tchèque où il se maintient à 22,4%, partout ailleurs, dans les ex-pays socialistes, le PSE fait moins de 20%. La palme de la défaite revient sans conteste à la Lettonie, où le PSE disparaît du paysage politique en ne remportant que 3,8% des suffrages. Son voisin l’Estonie ne fait guère mieux avec 8,7% des voix. Quant à la Pologne, le plus peuplé des nouveaux entrants, le PSE y plafonne à 12,34%. Ajoutons que dans ce pays les forces de droite totalisent plus de 78% des suffrages, et que les deux listes PPE obtiennent ensemble la majorité absolue (51,44%).

Recul des bastions sociaux-démocrates

Le PSE, en déroute en Europe de l’est, ne se porte guère mieux en Europe du nord, dans les bastions historiques de la social-démocratie. On peut bien moquer les 12,34% des polonais, reconnaissons qu’ils n’ont guère à envier aux 12% des travaillistes néerlandais ni aux 15,7% de leurs homologues britannique. Sans même parler de ces déroutes souvent liées au contexte national, il apparaît cependant très significatif que de l’Autriche à la Suède, de l’Irlande à la Finlande, quel que soit le pays envisagé, quel que puisse être le contexte politique local, dans aucun des 10 pays d’Europe du nord, le PSE ne dépasse la barre des 25%. Cette contre-performance est tout simplement historique.

La revanche des socialistes

Débâcle en Europe de l’est, défaite généralisée en Europe du nord. C’est donc grâce à la bonne tenue électorale de l’Europe du sud que le PSE parvient à ne pas sombrer. Il faut en effet se tourner vers les rivages méditerranéens pour voir les socialistes européens dépasser les 25%. C’est le cas en Espagne, en Grèce, à Malte et au Portugal. C’est aussi le cas en Italie, à la condition de ranger le parti démocrate italien dans la case PSE. Or (mais est-ce vraiment un hasard ?), la gauche d’Europe du sud n’a pas la même tradition politique que sa grande sœur d’Europe du nord. Alors qu’aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche, la social-démocratie gouverne sans complexe avec la droite, acceptant les compromis nécessaires à cette alliance, les socialistes d’Europe du sud ont une tradition d’opposition frontale à la droite. On retrouve ici le clivage classique entre sociaux-démocrates et socialistes, avec au final un net avantage stratégique pour les seconds. Ne croyons pas cependant que les socialistes soient systématiquement plus « à gauche » que les sociaux-démocrates. On serait bien en peine de trouver des différences entre le socialisme de Zapatero et la social-démocratie allemande. Mais il est vrai qu’en Espagne, Parti populaire et Parti socialiste s’affrontent très durement et qu’une alliance entre eux relève du domaine de la science fiction.

La gauche en quête d’alternatives

Reste que l’un des faits nouveaux des élections de juin est que la défaite de la social-démocratie ne signifie pas forcément la défaite de la gauche. Le cas français où le PSE perd alors que la gauche domine se retrouve à Chypre et en Autriche. Au Luxembourg, aux Pays-Bas, au Danemark, en Suède, en Finlande, en Lettonie et en Estonie, les sociaux-démocrates représentent moins de la moitié des forces de gauche. En Allemagne, l’addition des Verts et de Die Linke fait presque jeu égal avec le SPD. Inversement, la majorité des pays où le PSE est ultra dominant à gauche voient la droite remporter les élections. C’est le cas en Bulgarie, en Hongrie, en Lituanie, en Pologne et en Roumanie.

Etre de gauche signifie de moins en moins voter pour le PSE. Bien sûr, on peut légitimement arguer que les élections européennes sont naturellement moins favorables aux grands partis, que l’abstention défavorise la gauche et qu’il est naturel que les partis qui incarnent le changement soient plus touchés que les conservateurs par le désenchantement. La tendance est cependant suffisamment lourde pour être notée : le PSE est de plus en plus concurrencé sur sa gauche par des formations nouvelles. Qu’il s’agisse de listes ponctuelles comme la liste Martin en Autriche ou le Parti Pirate en Suède, de partis plus établis comme les écologistes ou les centristes en France ou aux Pays-Bas, ou de mouvements aspirant à une véritable alternative de gauche comme en Lettonie, au Portugal ou au Danemark, la logique est la même : les électeurs de gauche profitent des élections européennes pour chercher une alternative au PSE.
Politiquement, on peut cependant distinguer deux logiques. La logique du « vote à message unique » qui favorise les verts et les listes exotiques semble pour l’instant dominer sur la logique de la gauche alternative, le plus souvent anti-libérale. On aurait néanmoins tort de sous-estimer les scores de cette gauche alternative. Communistes et assimilés perdent certes des parlementaires mais ce n’est pas forcément significatif, dans la mesure où ils se présentaient souvent divisés. Et la gauche antilibérale a parfois réalisé de très bons scores : plus de 10% en Grèce, en Irlande, en République Tchèque et en France ; plus de 20% au Portugal, au Danemark et en Lettonie. Les communistes chypriotes quant à eux sont les seuls, à gauche, à réussir la performance du PSE slovaque : gagner une élection tout en étant au pouvoir. Ils atteignent 34,9% des voix dans un paysage où le total des forces de gauche dépasse les 57%. Est-ce un hasard si le seul pays européen dirigé par des communistes est aussi celui où le total des voix de gauche est le plus important ?

Des compromis à la compromission

Pendant les décennies d’après-guerre, la social-démocratie européenne a pu s’épanouir et se développer sur une idée simple : celle du nécessaire compromis entre le capitalisme et le bien-être social. Cette logique de compromis a apporté de grandes choses en Europe et a permis d’inventer un modèle social spécifique. Cette époque est, hélas, révolue. La crise économique est en train d’achever le corps moribond de la doctrine social-démocrate. Peut-être le PS en France, le PSE en Europe, pourraient-ils en faire leur deuil ? Au bout de 15 ans, les arguments de l’accident ou du contexte national commencent à sérieusement s’user. Car un fait clair ne peut plus être ignoré : le 7 juin dernier, partout où la gauche s’est montrée tendre avec le libéralisme, prête aux compromis, voire aux compromissions avec le système, elle a été battue. Partout où elle a incarné une vraie force de changement, où elle a fait preuve d’un minimum de volontarisme politique, elle a gagné. Cette loi s’est vérifiée dans les 27 élections du mois dernier et ne souffre aucune exception. Pour les socialistes européens, il est plus que temps de s’en rendre compte et de changer. Maintenant.

Share Button

Par la Rédaction

Retrouvez tous ses articles

Réagir