V comme… Victim(isation)

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victimisation

Les victimes sont partout. Pour s’en convaincre, il n’est besoin que d’ouvrir son poste de télévision ou les pages société de nos quotidiens – à vrai dire nul besoin de les ouvrir, tant les drames et les souffrances s’affichent en première page. Le phénomène n’est pas nouveau, et depuis quelques années, la bibliographie s’attachant à dénoncer les méfaits de la victimisation s’est, à juste titre, considérablement étoffée.

Plusieurs phénomènes sont en cause, qui mettent en jeu des victimes au statut très variable. Le terme de victimisation est en effet polysémique, puisqu’on le retrouve autant dans la criminologie (les « enquêtes de victimisation » qui visent à mesurer la délinquance à partir des infractions subies), que dans la psychiatrie et les sciences sociales. Mais dans son usage courant, le mot vise essentiellement à désigner cette forme de communautarisme qui conduit « les victimes » de l’histoire (esclavage, colonisation, shoah…) – et surtout leurs descendants – à réclamer des dommages pour les préjudices qu’ils auraient subi. Nous n’avons d’ailleurs pas été les derniers, dans ces pages, à dénoncer ses effets délétères et à mettre en garde contre  son corollaire, la « concurrence des victimes » dans laquelle s’abîment tant de revendications identitaires.
La critique de la victimisation comporte cependant une double dimension, dont il faut être conscient si l’on ne veut pas se laisser aller à la facilité. La première, et la plus profonde, est une juste dénonciation de la perversion d’une société qui confère à la victime, saint laïc, un statut presque enviable tant elle est l’objet de la sollicitude commune ; qui s’attache aux tortures subies par Jean Moulin, aux pathétiques adieux de Guy Môquet plutôt qu’à leurs luttes. Le CRAN (Conseil représentatif des associations noires) n’a rien inventé, surtout pas les armes de leur combat : si l’association met en avant « la reconnaissance des blessures de l’histoire », c’est bien parce que la société, de manière plus ou plus consciente, plus ou moins latente, confère à la souffrance des droits en propre. On pourrait objecter que tous les progrès sociaux visent à diminuer la souffrance et à réparer des préjudices. Mais pour que ces progrès voient le jour, il faut qu’entre la souffrance et le droit, le combat collectif fasse émerger la reconnaissance d’une condition objective qui nécessite d’être améliorée.

La seconde dimension est généralement moins avouée. Le refus des dérives mises à jour par la victimisation s’accompagne souvent d’un jugement sur la qualité de victime de ceux qui s’en prévalent. Incontestablement, toutes les « victimes » n’en sont pas : on peut tout aussi légitimement se gausser du complexe de persécution de Jean-Marie Le Pen à la grande époque que refuser d’admettre que le statut de victime se transmette de génération en génération. Cela étant, l’accusation de victimisation est trop souvent utilisée comme un paravent commode derrière lequel remettre en question, sans les attaquer de front, les fondements mêmes de nombreuses revendications à l’égalité. Femmes, homosexuels, noirs ou arabes, en lutte contre l’oppression ou la discrimination dont ils sont très objectivement les victimes, se sont tous confrontés à ces formes d’accusation larvée. En attaquant les outrances verbales, en moquant les complexes ou en stigmatisant la posture de victime, on déplace le débat en omettant à bon compte la réalité des situations d’inégalité. Ainsi, on peut sans difficulté combattre la victimisation tout en prétendant défendre les victimes. Parallèlement, il est aisé de discréditer des combats sans jamais s’interroger sur la place dévorante occupée par la Victime dans les médias et le discours politique.

Or, c’est exactement la posture adoptée par Nicolas Sarkozy, relayée par la plupart des membres de son gouvernement. Le même, qui fustige « la repentance » –  l’expression à ses yeux de la détestation de la France -, le même qui s’en prend à « ceux qui, au lieu de se donner du mal pour gagner leur vie, préfèrent chercher dans les replis de l’histoire une dette imaginaire que la France aurait contractée à leur égard » – créant par la magie du verbe un comportement qui n’existe que dans son imagination – le même fait de la victime l’alpha et l’oméga de sa politique répressive, de sa politique judiciaire, de sa politique sociale, même. S’il se contentait de dire n’importe quoi, à l’instar de son trop oublié « les droits de l’homme, pour moi, ce sont avant tout les droits de la victime » (3 juillet 2006) – repris d’ailleurs textuellement, il y a quelques semaines, par son Garde des Sceaux, on pourrait en sourire. Mais en réalité, Sarkozy choisit consciencieusement ses victimes, les moins collectives, les moins organisées, les moins revendicatives possibles, pour pouvoir les instrumentaliser à sa guise : celles-là sont les vraies victimes. Les autres, ceux qui revendiquent, ceux qui protestent, ne sont que des victimisés. Eric Besson en n’accordant le statut de victime des filières d’immigration clandestines qu’à ceux qui dénonceraient leurs passeurs a été à bonne école.  

Chez Sarkozy, le fait divers atroce a toujours été le prétexte du durcissement de la politique répressive. Rien de nouveau sous le soleil. Mais lorsque la victime devient le centre de sa politique judiciaire, l’inquiétude doit croître. On peut se demander ce qui – au-delà de la démagogie – pousse le chef de l’Etat et son gouvernement à vouloir à tout prix mettre en exergue les victimes, au point de leur accorder un très problématique droit de regard sur les procédures pénales. La réponse est peut-être  moins politique que psychiatrique. Là où il y a une victime, il y a un persécuteur, et surtout… un sauveur.  Le sauveur n’investigue pas, ne réfléchit pas, il agit, fonce, tue le méchant et réconforte le gentil. Mais tous les psychiatres le diront : tout thérapeute digne de ce nom doit faire en sorte de ne pas maintenir leurs patients dans un statut de victime, pour leur rendre leur avenir et surtout, leur libre-arbitre.

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Par la Rédaction

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