I comme… Irréprochable

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« Dites, vous avez un risque de passer dans la clandestinité ??? Vous allez faire un casse??? vous rejoignez Ben Laden ??? Non? Alors pourquoi craignez vous d’être fiché ?? ». Petit exemple, parmi tant d’autres, glané sur un forum d’internautes ni plus poujadiste ni moins argumenté que la moyenne.

Depuis au moins 10 ans, les progrès technologiques et une volonté politique plus ou moins clairement affichée conjuguent leurs effets pour multiplier les instruments de mesure du comportement, de surveillance et de prévention. Au grand dam des défenseurs des libertés individuelles qui dénoncent, en vrac, le plan Vigipirate, toujours en place depuis 1995, la vidéo-surveillance dans les lieux publics, désormais en expansion continue, le Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques (FNAEG, mis en place en 1998 pour les délinquants sexuels, étendu en 2003 à la quasi-totalité des délits), le passeport et la future carte d’identité biométrique, le passe Navigo et, bien sûr, les tests ADN pour les candidats au regroupement familial…    « Quand on n’a rien à se reprocher, on ne craint pas d’être contrôlé » leur rétorquent pourtant, en un écho interminable, des milliers de blogueurs et de piliers de café du commerce. L’immense majorité d’entre nous – irréprochable – n’a en effet aucunement eu à souffrir de la multiplication de ces outils de contrôle, et n’aura probablement jamais à s’en plaindre. Il y a fort à parier que personne ne visionnera, ni a fortiori n’utilisera, d’images prises à la volée de nos modestes et insignifiantes personnes, les doigts dans le nez devant le distributeur automatique de billet, ou au bras d’une illégitime conquête dans le métro parisien. Sans doute même, aura-t-on parfois l’occasion de se féliciter de ce contrôle permanent et préventif : des attentats à Londres n’ont-il pas été récemment déjoués grâce aux caméras ?

D’où, sans doute, les haussements d’épaules difficilement répressibles devant les cris d’orfraies de défenseurs intransigeants d’une liberté qui apparaît souvent très théorique. D’où aussi l’inconfort devant les pétitions de principe souvent un peu trop libertaires, un peu trop gauchistes, un peu trop idéalistes, et trop faiblement argumentées. Certes, Thomas Jefferson a dit qu’un peuple prêt à sacrifier un peu de sa liberté en échange de davantage de sécurité ne méritait ni l’une ni l’autre et risquait de perdre les deux. Mais au delà de la brillance de la citation, quelle est son effectivité devant les enjeux, réels, de sécurité publique ? On a beau jeu de rappeler que si les moyens de fichages modernes avaient existé, et avaient été utilisés, en France en 1942, le bilan de la déportation aurait été bien pire. Mais est-ce réellement un argument opératoire ? Peut-on construire notre modèle de sûreté et d’ordre public en fonction d’un hypothétique retour au fascisme, perspective à laquelle bien peu de nos concitoyens sont sensibles ? Quand bien même, les rafles – car il faut bien les appeler ainsi – de sans-papiers nous apparaîtraient comme un signe avant-coureur de dérives nauséabondes, il faudrait reconnaître que ce qui pose problème, ce n’est pas que la police puisse de plus en plus aisément trouver les immigrés clandestins, c’est que la police les cherche. Autrement dit, n’est-ce pas davantage la finalité du contrôle que son existence qui est en jeu ?

Et pourtant, malgré la difficulté que l’on rencontre pour expliquer pourquoi nous n’aimons pas être surveillés, pourquoi la multiplication des occasions de contrôle réels ou potentiels de tout ou une partie de la société est grave, nous avons raison de ne pas aimer. Raison de nous méfier, et pas seulement par crainte des dérives possibles, policières, commerciales, assurantielles, du contrôle et du fichage mais en raison de leur nature même, et plus encore, en raison du discours autojustificateur qui les accompagne, et qui tend à transformer en délinquant en puissance toute personne qui les refuse ou les craint. Si l’on condamne le contrôle, c’est que l’on pense à mal… et donc que le contrôle est justifié. Ce raisonnement est incroyablement dangereux, puisqu’il supprime toute légitimité à la quête de liberté, transformée en revendication de malfaiteurs. La liberté serait ainsi un droit dont ces derniers se seraient privés eux-mêmes par leur comportement antisocial, et qui serait inutile pour tous les autres, « irréprochables ». Nulle paranoïa ici : il n’est pas innocent par exemple que du fameux « amendement ADN » il ne reste que si peu de chose… sauf le principe. Or, « pour être un membre irréprochable parmi une communauté de moutons, il faut avant toute chose être soi-même un mouton » (Albert Einstein). Le contrôle social ne saurait impunément se substituer à la loi, qui jamais dans une démocratie ne fait l’obligation d’être irréprochable – c’est là l’apanage des régimes totalitaires.

Bien sûr, le contrôle est souvent indispensable à la prévention. La peur du gendarme, la menace du contrôle, peuvent même parfois être des outils légitimes de sécurité publique – c’est vrai, quand on respecte le code de la route, on ne craint pas les radars. Le contrôle n’en reste pas moins un mal, tout nécessaire qu’il soit parfois. Un mal auquel les citoyens doivent parfois céder quelques unes de leurs libertés, mais toujours, en toute connaissance de cause et toujours de façon réversible. Et surtout, tout contrôle doit correspondre, par sa nature et son degré, à un danger ou une menace identifiés et sans cesse réévalués.

 

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Par la Rédaction

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