U comme… Ushuaïa

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nicolas hulot

La politique Ushuaïa : bonne conscience et marketing

Nicolas Hulot s’est retiré de la course à la présidentielle. Ce non-événement ne doit pas occulter l’essentiel : l’irruption du phénomène Ushuaïa sur la scène politique.

 
Hulot candidat, au départ, cela avait de quoi prêter à sourire. Mais les dents ont vite commencé à grincer : en janvier, le « journaliste » mal coiffé avait d’ores et déjà convaincu plus de 130 maires et taquinait les 10 % d’intentions de vote au premier tour. La comparaison avec Coluche, qui, il y a plus de 25 ans, n’avait recueilli qu’une malheureuse signature, tournait court. Il est vrai que lorsqu’il appelait « les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, […], les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, […], les travestis » à voter pour lui, l’humoriste n’était pas consensuel. 

L’animateur de télévision en lice pour le pouvoir, en revanche, c’était un peu comme si mère Teresa, l’abbé Pierre et le commandant Cousteau avaient décidé de se jeter dans la fosse aux lions. Quatre fois par an dans son émission sur TF1, un peu plus souvent dans d’autres émissions et médias, Hulot et ses coups de gueule incarnent à la fois la bonne et la mauvaise conscience écologistes des Français. Comment être en désaccord avec lui ? Le monde est beau, il est en danger. Il faut faire quelque chose, pousser un cri d’alarme depuis son canapé pour qu’enfin, on sauve les baleines, la couche d’ozone et le reste. D’ailleurs, Hulot ne fait pas que dénoncer, il agit. L’ex-fondation Ushuaïa, aujourd’hui Fondation Nicolas Hulot, se démène pour « l’éducation à l’environnement » (c’est sa mission). « Prendre conscience et faire prendre conscience », apprendre aux petits enfants à trier leurs poubelles, voilà du concret, du bon, du certifié 100 % citoyen-écolo-responsable.

Nul ne s’étonnera, dès lors, que les produits dérivés Ushuaïa fassent un tabac. Les sociétés qui achètent à TF1 les droits d’exploitation de la marque comptent sur la popularité du gentil Hulot, et elles ont bien raison. Leur 100 millions d’euros de chiffre d’affaires par an le démontrent. Les gels douche L’Oréal, les lunettes Atol, les vêtements Rhonotex, les agendas Quo Vadis (une quinzaine de sociétés, une soixantaine de produits en tout) se créent ainsi une facile image écologique. Pour pas un rond – ou plutôt si, mais l’argent va à Bouygues, pas à la nature. Les contraintes sont en effet limitées, les marques devant simplement respecter « l’esprit de l’émission ». Qu’importe si l’engagement écologique d’Atol se limite à présenter des produits qui « s’inspirent d’une nature authentique et préservée », si le label Ushuaïa orne les portière d’une voiture même pas hybride – le Peugeot Partner –, si les bâtons d’encens du même nom ont été retirés de la vente parce qu’ils présentaient un risque de cancer : TF1 jure qu’on ne l’y prendra plus.
Tout cela, à bien y regarder, n’est pas nouveau. Que les vendeurs de béton et d’esprit disponible se gavent sur le dos de l’écologiquement correct, et engraissent au passage ses loyaux serviteurs, n’a rien de surprenant. Ce qui est inquiétant, ce n’est pas que le consommateur, crédule et/ou complice, veuille consommer de l’Ushuaïa, c’est que le citoyen qu’il reste à ses heures perdues envisage de voter Ushuaïa.

En réalité, l’éphémère candidature Hulot n’a été que la pointe d’un iceberg de dépolitisation massive et de marchandisation de la sphère politique. Son discours fleure bon le poujadisme lorsqu’il se présente comme celui qui serait à même « de cesser de réduire la politique à quelque chose de mesquin et de vulgaire ». Plus profondément, Ushuaïa est à l’écologie ce que le charity business est à la solidarité : une valorisation – une publicité – de l’action privée compassionnelle en lieu et place d’une action publique s’appuyant sur un projet politique.
Ce projet, c’est-à-dire la définition d’un bien commun et des moyens de s’en approcher, ne devrait jamais être de l’ordre de l’évidence, y compris dans sa dimension écologique. Il naît de la confrontation et du débat démocratiques, sanctionnés par les élections. C’est précisément ce débat qu’Hulot élude, ce qui lui vaut les applaudissement d’un Yann Arthus-Bertrand, qui affirme que « ce qui [lui] plaît, c’est que Hulot n’attaque pas », ni le libéralisme, ni le nucléaire, ni rien. On comprend dès lors le succès de la Fondation auprès de ses mécènes, Bouygues, L’Oréal ou Rhône-Poulenc, tant elle contribue à faire croire qu’on peut être écolo sans changer les règles du marché. On imagine surtout que la candidature Hulot, qui légitime cette idée dans le champ politique, n’avait rien a priori pour leur déplaire.

En se retirant, Hulot ne fait que confirmer ce refus de la critique, de l’analyse et surtout de l’éventuelle opposition à ce qu’il appelle « son message universel ». La prosternation de dix candidats devant lui et son « pacte écologique » le 31 janvier n’en est que plus consternante. N’ont-ils pas compris qu’ils ne faisaient ainsi que délégitimer la parole politique, contradictoire, conflictuelle par définition, au profit d’un discours formaté par les boîtes de com’ des grandes entreprises ? Ou l’ont-ils trop bien compris, ceux qui utilisent les services des mêmes prestataires et qui ne semblent plus avoir pour objectif que de se partager les parts du marché électoral ?

Sources :
http://www.fondation-nicolas-hulot.org/presentation/mission.php
http://www.lexpansion.com/art/6.0.131528.0.html
http://www.atol.ch/ushuaia.php
http://www.fondation-nicolas-hulot.org/partenariat/fondateurs.php

 

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Par la Rédaction

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