C comme… CRS

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Deux compagnies de CRS se font virer sans ménagement par le gouvernement et provoquent un petit Buzz plein d’ironie. Ils se font porter pâles car ils n’ont pas le droit de grève (c’eût été un comble). Parti Pris revient dans ce C comme… CRS de son dictionnaire de Combat sur la construction historique de l’image des célèbres  »Compagnies ».

 
   « Si vous voyez un CRS blessé, achevez-le ! » Avec sa colossale finesse, le dessinateur Siné résumait en 1968, dans ce mot d’ordre, le sentiment de toute une partie de la gauche à l’encontre des forces de l’ordre. Le dénigrement de la flicaille, voire l’appel à la violence contre ses représentants les plus visibles (les CRS tout en casques et en matraques) : voilà un grand classique de la rhétorique gauchiste.

Nous sommes tous des moutons de Panurge. Qui n’a pas été tenté, en effet, devant le spectacle d’un groupe d’hommes bottés tabassant avec une belle vigueur un étudiant désarmé, d’entonner le très classique « CRSSS » ! Ce n’est que plus tard, dans la quiétude d’une chambre de bonne du Quartier latin ou dans le fauteuil confortable du salon de papa-maman, que le rebelle en herbe se rend compte de l’énormité de la comparaison. 
Ironie de l’histoire : les Compagnies républicaines de sécurité ont été créées en 1944 par le gouvernement provisoire issu de la Résistance, pour remplacer les forces mobiles de la police compromises avec l’occupant… nazi. Les CRS devaient former un corps d’élite rompu aux techniques anti-émeutes. Alors que les communistes étaient à l’origine très présents dans leurs rangs (au point d’être soupçonnés d’aider quelquefois les manifestants, comme lors du sac du Palais de justice et de l’invasion de la mairie de Marseille en 1947), une réorganisation-épuration limita leur nombre dès 1948.

Petit à petit se construit alors l’image du CRS (car le langage courant retient cette métonymie : « le » CRS au lieu de « la » Compagnie) brutal et violent, bras armé d’un pouvoir aveugle et liberticide.

C’est évidemment en mai 68 que la figure du « CRS-SS » entre dans la légende de la gauche. Facho, casseur de manifestants et briseur de grève, le CRS est l’ennemi du peuple, le kapo de l’ordre gaullien en pleine décrépitude. Qu’importe si les violences policières ne font alors quasiment aucune victime ! Qu’importe si, à l’époque, les fonctionnaires sont encravatés, équipés de simples lunettes, ce qui les rend aussi vulnérables aux pavés que les étudiants aux coups de matraque. La politique se nourrit de mythes.

On imagine les quolibets qui plurent sur le cinéaste Pasolini quand il déclara à un Jean-Luc Godard acquis aux thèses des maos spontex : « les vrais prolétaires, ce sont les CRS ! ». Cette formule relaie les critiques de l’ultra-gauche, qui voit dans mai 68 une révolte d’opérette, effervescence brouillonne orchestrée par des petits bourgeois en manque de sensations fortes.

Pourtant, l’argument pasolinien, au moins en ce qui concerne les membres des CRS, se tient. Ils sont très majoritairement issus des classes populaires. S’ils ne fraternisent pas (à quelques exceptions près) avec les ouvriers en lutte dont ils sont censés calmer les « débordements », ils partagent avec ceux-ci les mêmes conditions de vie et… la même souffrance au travail. Car le boulot et risqué et éreintant. Un responsable de la police nationale révélait récemment qu’il souhaitait le retrait du CPE, « ne serait-ce que parce que les gars sont épuisés ».

Il n’y a guère que des anarchistes en peau de lapin et les grands paranoïaques qui supposent qu’on puisse être CRS par vocation ou par plaisir. Les 14 000 hommes et femmes chapeautés par la « DGCRS » sise Place Beauvau rêvent sûrement, comme d’autres salariés mal aimés, de fonctions mieux reconnues socialement. Il n’est jamais facile de passer pour une brute épaisse aux yeux des autres. Pas facile non plus de faire de l’exercice de la violence, fût-elle légitimée par l’Etat qui en a le monopole, sa profession.

D’autant qu’on a beau chercher, on voit mal comment les CRS pourraient exercer leur métier « différemment ». Qui dit maintien de l’ordre public dit, souvent, utilisation de la force. S’il est du devoir de la hiérarchie d’obliger les fonctionnaires de police au respect scrupuleux des règlements et de la déontologie, il ne saurait être question de transformer les CRS en animateurs sociaux ou en éducateurs spécialisés. Encore faut-il souligner une remarquable évolution : hier, les CRS affrontaient directement les manifestants. Aujourd’hui, leur rôle consiste à leur assurer la possibilité de protester dans de bonnes conditions. Les étudiants anti-CPE comptaient ainsi sur eux pour les protéger des « casseurs ». On peut aller plus loin pour améliorer leur action, mais, comme souvent hélas, la fin (la tranquillité publique dans un Etat démocratique) continue, ultimement, à justifier les moyens.

Une gêne subsiste néanmoins chez les militants de gauche (parmi lesquels nombre de flics, comme le montrent les résultats des élections professionnelles dans la police nationale) : la recherche de l’ordre public ne doit pas être le prétexte de l’occultation du désordre économique et social. Désordre dont le système capitaliste est responsable. Pas les CRS.

 

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Par la Rédaction

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