D comme… Déclin

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déclin

Il est là, il s’affiche, des couvertures de magazines aux éditoriaux et autres dossiers. Il nous guettait et nous a envahis. Mais quel est donc ce mal qui ronge la France ? Éclos en 2003, il est en ce nouveau printemps très florissant. Devenu incontournable, il se « positionne » comme l’axe de référence de toute politique dite ambitieuse. Il faut l’enrayer, le combattre. Il a ses chefs de file et ses théoriciens. Ne se suffisant plus à lui-même, le Déclin se décline. Sinistrose, désarroi, faillite, naufrage, agonie sont autant de marqueurs de ce qu’on nomme la réalité française.

S’il se différencie de la Décadence, symptôme français de l’esprit fin de siècle, par l’absence de regard passéiste, de réticence au changement, de nostalgie d’un âge d’or fantasmé et des valeurs traditionnelles, il s’en rapproche en ce qu’il exprime la perte de vitalité, le ternissement d’un modèle, le rejet d’un ordre établi et sa fin annoncée. Alors que la décadence, état de ce qui est tombant, amène la chute et la ruine, le déclin, état de ce qui va baissant, mène à l’expiration et à la fin. Historiquement employé par les extrémistes, le terme est aujourd’hui l’apanage de l’élite bien pensante. À y regarder de près, il pèche par son absence de neutralité et tisse sa toile idéologique. L’idée de déclin porte en effet implicitement une accusation contre la société, qui serait incapable de s’adapter à la modernité. Au nom du changement, elle relaie souvent un discours conservateur et réactionnaire. Parfois inspirée par une mythologie bonapartiste, elle cherche l’homme providentiel.


À qui profite le crime ? Issus pour la plupart de l’Institut Montaigne, club de réflexion libéral, ces déclinologues, banquiers, économistes, journalistes, dirigeants d’entreprises ou intellectuels, décrivent le mal français. Multiforme, le Déclin ne serait pas seulement économique et social : il affecterait aussi les institutions, rongerait la vie politique et laminerait le corps social. Pour cette France fracturée, blessée, mourante, désignée comme l’homme malade de l’Europe, il faut établir un diagnostic et envisager les remèdes. La force de la vérité, de la volonté et du courage guide ces déclinologues, dont beaucoup citent de Gaulle ou Napoléon. Prenant appui sur les difficultés économiques, sociales et politiques actuelles, ils isolent l’origine profonde de la crise et proposent des solutions. La faille se situerait donc du côté de l’État et de notre modèle social. En ligne de mire, l’expansion du service public, privé par nature de toute compétitivité et de toute productivité, le carcan fiscal qui nuit à la réussite individuelle et à la marge bénéficiaire des entreprises, la rigidité du marché du travail et autres lourdeurs administratives. Identifié à la racine, le déclin appelle donc une thérapie de choc, un sursaut, la fameuse… Rupture. Celle-ci ne peut se faire que par le retrait de l’État et la limitation de sa capacité d’intervention. Pour pallier l’échec de notre modèle d’intégration républicain, place au dogme de l’égalité des chances – qui, aussi essentielle qu’elle soit, ne vise qu’à instaurer une compétition au sein d’une société qui reste inégalitaire. Cette France qui tombe ne pourra se relever qu’avec des sacrifices et des concesssions. En creux, il s’agit de délégitimer toute revendication sociale et de justifier les déréglementations.

Nier l’actualité du débat serait vain, voire dangereux : nous connaissons l’augmentation de la précarité, des inégalités, le déclassement social, l’atonie des intellectuels, la crise du pouvoir et de l’autorité politique. L’effet pervers induit par la référence au Déclin ne doit cependant pas être sous-estimé. Il conduit, par l’intériorisation des maux, à poser les remèdes proposés comme évidents. En outre, la crédibilité du discours décliniste est accentuée par l’absence d’appartenance de nos Cassandre à une organisation politique identifiée. Le déclinisme mène ainsi au défaitisme généralisé. Il inocule le virus du pessimisme et du renoncement. Face à la crise des visions de l’avenir, il est impératif d’actualiser notre tradition, de revivifier et de consolider notre modèle politique et social, tant décrié. Le combat doit s’engager sur la base de ses fondamentaux. Face à la violence de la charge, l’urgence d’un projet à gauche, volontaire, financé et engagé s’impose.

 

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Par la Rédaction

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