L comme… Lecture

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Vous les connaissez forcément, ces instituteurs « clandestins » qui vendent des milliers de livres à coup de passages télé : ils y expliquent qu’ils doivent se réunir la nuit dans les catacombes pour résister aux persécutions de l’Etat. Et ils angoissent les familles en liant l’illettrisme, et plus globalement l’échec scolaire, voire le mal des banlieues, à un choix de méthode (globale ou syllabique ? telle est la question) sur lequel elles n’ont pas prise.
Derrière leur retour récent sur les ondes, il n’y a pas seulement un ministre de l’Education qui veut faire parler de lui, mais aussi une mosaïque d’associations : SOS Éducation, Sauver les lettres, Famille-école-éducation et autres Fondation pour l’innovation politique de l’UMP. Leur rhétorique mêle scientisme et exaltation de l’autorité. 
Selon eux, si les enfants ne savent pas lire, si une « épidémie de dyslexie » galope, c’est la faute aux « méthodes nouvelles » (postsoixante- huitardes, bien sûr), qui, au mépris des connaissances sur les « hémisphères du cerveau », mènent sur les chemins dangereux de la « devinette », de « l’imaginaire », du « jeu », de la « paresse », de la « démagogie », de l’utilisation d’« hypothèses » plutôt que du respect du code. Les évaluations en CE1, qui relativisent nettement leur catastrophisme ? Elles sont forcément truquées et devraient être refaites par des experts « indépendants ». S’ils réclament la liberté pédagogique, cela ne vaut que tant qu’ils sont minoritaires : leur objectif est à terme d’interdire les autres méthodes que « la bonne », au nom de « la culture du résultat ».

Ce débat n’a rien de nouveau, ni de franco-français – paradoxalement, pour une querelle si liée à la langue enseignée. Les « modes » en matière de méthodes de lecture se succèdent, en France comme aux Etats-Unis, depuis le XIXe siècle ; mais c’est un pamphlétaire américain, Rudolf Flesch, qui met le feu aux poudres politiques dans les années 1950, avec son Why Johnny can’t read. Depuis, l’assimilation entre liberals et « méthode globale », conservateurs et phonics n’a fait que croître, rendant inaudibles les chercheurs qui, partout dans le monde, insistent sur pourtant sur deux points. D’une part, les méthodes sont en fait fort nombreuses, et la pratique la plus répandue et probablement la plus efficace (recommandée par les programmes français jusqu’à aujourd’hui) consiste à les mélanger. De même qu’en musique, on évite d’apprendre le solfège sans jamais toucher un instrument ou l’instrument sans jamais utiliser de partition… D’autre part, s’il est si difficile de « mesurer l’efficacité » de ces méthodes, c’est parce que bien d’autres choses interviennent dans ce qui aide ou n’aide pas un enfant à lire – sans compter que « bien lire », c’est compliqué à définir. On ne peut pas isoler « la méthode » des pratiques plus globales du maître, ou oublier le contexte de la classe et l’environnement de l’enfant.

Parmi les facteurs-clés – et c’est plutôt sur cela que tout parti politique devrait réfléchir -, il y a en tout cas l’imprégnation par l’écrit, ou au contraire son absence dans le quotidien de l’enfant, avant l’école primaire et hors de ses murs. Celui qui n’entend pas discuter en français à la maison, celui qui n’a jamais feuilleté un livre dans son bain, part-il avec les mêmes armes que les autres ? C’est d’abord là qu’il faut agir : crèches, relais pour assistantes maternelles, scolarisation précoce, soutien aux bibliothèques municipales… Quand, ensuite, on aura ramené les CP, en particulier en ZEP, à des effectifs raisonnables, et qu’on aura arrêté de se moquer des maîtres et des inspecteurs – eux aussi protestent contre les déclarations de Robien -, on pourra reparler « méthode ».

Mais « on », ce n’est pas forcément le ministre, s’asseyant sur les programmes et les pratiques. Car la France républicaine a inventé la liberté pédagogique. Les enseignants passent un concours, ils sont formés, ils sont inspectés, ils ont des objectifs définis par les programmes. Pour le reste, ils font ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent, avec le manuel de leur choix ou sans manuel. Et c’est pareil quand ils donnent des cours sur la colonisation. Réfléchissons-y à deux fois avant d’abandonner cette conquête. Quand le « pédagogisme » nous énerve – ça peut arriver… -, relisons la prose de ceux qui pensent que « le niveau baisse » parce que les 50 % qui n’obtenaient pas leur certificat d’études se sont un peu trop rapprochés de leurs chères têtes blondes.

Quand Arnold Schwarzenegger, Gilles de Robien et Ruth Kelly veulent interdire une même méthode de lecture, on aurait plutôt envie de la recommander. Résistons : ne prenons pas parti dans une fausse querelle, laissons les professeurs des écoles faire leur métier, mettons des livres dans les crèches et des crèches dans les villes. Ou adoptons une orthographe phonétique, qu’au moins on s’amuse !

Pour en savoir plus, une vraie mine d’or : http://education.devenir.free.fr/Lecture.htm

 

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Par la Rédaction

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