M comme… Motivation

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Le saut à l’élastique comme stage de motivation ? Ringard, la preuve : plusieurs services publics l’ont adopté. Le top, pour les cadres modernes, c’est maintenant le coaching, ou comment employer un travailleur indépendant qui vous explique comment vivre avec le travail salarié. Pendant ce temps, « Bonjour paresse » (de Corinne Maier, éditions Michalon) se savoure à la pause – celle qu’on prend pour tenir jusqu’à 21h au bureau, pour paraître plus motivé que le voisin. On le savait déjà, il est scandaleux que tant de chômeurs ou d’« inutiles » poussés en pré-retraite à 50 ans coexistent avec des salariés pressurés, entre hausse de productivité et heures sup’ non décomptées. Mais Corinne Maier a mis le doigt sur un autre problème : le manque absolu de sens de toutes ces heures passées en réunions, jargon managérial, consulting… Le malaise des cadres peut faire rire jaune l’ouvrier victime d’un plan social, ou encore le sous-traitant ou le précaire qui n’a même pas d’entreprise ou de métier à quoi se raccrocher ; et la solution de Mme Maier, qui arrive à vivre en travaillant à mi-temps, en écrivant et psychanalysant et à baisser sa cadence sans se faire licencier, ne vaut pas pour tout le monde.

N’empêche : quand ceux qui ont a priori le mieux réussi, scolairement et socialement, vivent un tel malaise au travail, il y a quelque chose qui ne va pas dans une société. On pourra répondre que le travail n’est pas tout, qu’il faut s’épanouir dans les loisirs, l’engagement, la vie privée… pendant que ce qui reste des 35 heures le permet. Soit, mais, encore pour longtemps, une grande part de notre vie se passera au travail : où va-t-on si ce temps n’est rempli que de stress ou de tâches vides de sens, si les études ne servent pas aussi à trouver un travail intéressant ? On le voit bien dans les séries télé, la vocation ou simplement le travail utile, fertile en contacts humains, font encore rêver, du flic au prof, du brocanteur au chirurgien. En revanche, l’idée qu’un travail passionnant peut compenser un salaire de misère a bien trop été acceptée : que l’on pense aux chercheurs. Trop matérialiste ou désabusée, une partie de la jeune génération préfère se lancer carrément dans le conseil, le marketing ou la finance : quitte à ne pas faire ce pour quoi on a été formé (de la production, de la conception, de la technique, de la science), autant que cela rapporte ; on prendra bien, un jour, une année sabbatique dans l’humanitaire pour compenser…

Cet individualisme, rendant absurde toute action syndicale, alimente bien sûr l’engrenage. Ainsi, outre produire des dépressions, la perte de sens du travail a des conséquences désastreuses pour l’économie dans son ensemble. Ce n’est pas une armée de coaches et de consultants qu’il nous faut, fussent-ils persuadés d’être capables de résister aux délocalisations en licenciant tout le personnel productif. Le système des grandes écoles, avec tous ses défauts, produisait au moins des ingénieurs techniquement compétents, socle du succès d’entreprises plus ou moins grandes : les voilà promus managers ou commerciaux, sans la moindre notion de sciences humaines d’ailleurs. Pendant ce temps, les formations techniques sont toujours plus dévalorisées et les métiers « sociaux » toujours plus mal payés. Deviendra-t-il impossible de faire quelque chose de tangible (produire, aider, éduquer…) et d’en vivre ? Malheureusement, ces évolutions sont le produit logique de la financiarisation de l’économie et notamment de la dilution de la notion d’entreprise. On n’a jamais autant tenté d’y intéresser les cadres, mais elle n’a jamais eu si peu de sens : soumise aux rachats, redécoupages et délocalisations, et surtout au bon vouloir « des actionnaires », qui enlève toute crédibilité à des directions censées maintenir à l’infini croissance du chiffre d’affaires et baisse des dépenses de main-d’oeuvre, mais aussi d’équipement. Un économiste n’y retrouverait pas ses petits, tant ce fonctionnement n’a de rationalité qu’à très court terme.

Pour enrayer ce cycle, les solutions ne sont évidemment pas individuelles. C’est au niveau étatique, voire international qu’il faudrait agir. En attendant d’en avoir les moyens, la gauche ferait bien de réfléchir à la motivation au travail : si celui-ci n’est pas qu’aliénation, si on veut donner à des salariés de mieux en mieux formés, de plus en plus cultivés la possibilité de créer et de se sentir utiles à la société (ce qui ne passe pas seulement par l’art et les services à la personne, mais aussi par l’ingénierie ou la plomberie !), il nous faut un discours sur les conditions de travail – qui ne se réduisent pas aux horaires – et un contre-modèle d’entreprise : publique ou coopérative si l’on veut, en tout cas préoccupée de savoir-faire, de développement durable, de démocratie sociale.

 

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Par la Rédaction

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