I comme… Indépendant

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indépendant

Un travailleur indépendant, c’est quelqu’un qui prend des risques, qui refuse le confort de la fonction publique et qui ne demande pas d’aide à l’Etat. Exemple : un agriculteur, un buraliste, un restaurateur, un médecin. Une banque centrale indépendante, c’est une banque centrale qui, au lieu de suivre bêtement le pouvoir politique, poursuit librement des objectifs libres, à condition que ce soit la lutte contre l’inflation.

Une autorité administrative indépendante, comme le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) ou la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés), en général remplie d’experts par définition indépendants (exemple : Dominique Baudis), c’est un conseil qui dit ce qu’il veut, indépendamment du pouvoir, et puis après, le pouvoir, comme il est intelligent, il le suit.

Enfin, un expert scientifique indépendant, un type capable de recruter et d’évaluer des chercheurs CNRS par exemple, c’est quelqu’un de nommé par la direction du CNRS, elle-même nommée par le gouvernement. En revanche, un expert scientifique dépendant, c’est un chercheur élu syndical d’autres chercheurs, et qui va bien sûr magouiller syndicalement. Quelque chose qui cloche ? On dirait bien qu’«
indépendant », c’est toujours indépendant de l’État ou du politique ; mais que le politique est embusqué pas loin derrière… en général sous la forme de la droite.

On l’aura compris, l’indépendance est un mythe, mais un mythe largement utilisé dans le discours politique actuel, à gauche aussi, et dangereux pour la démocratie. Personne n’est indépendant, et surtout pas les experts, qui le reconnaissent d’ailleurs dans leur grande majorité : un chercheur sait bien que, s’il doit tendre vers l’objectivité, il est forcément influencé non seulement par ses préférences politiques, mais aussi par son information incomplète, par sa spécialisation sur un thème précis, par des débats entre écoles de pensée… L’expert n’est pas là pour donner, face à tout problème, la solution ou même l’information pertinente. La frontière entre information et avis n’est d’ailleurs jamais claire : toute statistique dépend de choix de définition (qu’est-ce qu’un immigré ? qu’est-ce qu’une incivilité ?), tout dépend aussi de la question posée (le voile ? l’Islam ? la laïcité en général ?), et donc tout avis dépend d’une négociation, entre experts et avec les questionneurs. Et c’est bien comme ça : c’est pour ça qu’on a inventé la démocratie, pour que celui qui pose les questions et décide à partir des avis obtenus soit un élu légitime du peuple et sanctionnable par le peuple.

Ne nous plaignons pas que les experts ne soient pas d’accord entre eux, par exemple sur les questions d’environnement, et n’en déduisons pas pour autant qu’un « principe de précaution » doit conduire à ne rien décider ou ne rien changer. Une fois l’étendue de notre ignorance mesurée, il est essentiel que quelqu’un fasse des choix, même et surtout s’ils sont risqués, et s’explique sur les raisons de ces choix.

Seulement voilà : admettre qu’il n’existe pas d’expert indépendant et trouver les meilleures façons de discuter avec des experts, de préférence d’avis divergents, pour mieux comprendre un problème, cela implique de ressortir des mots un peu sales, comme la négociation (la vraie, avec du rapport de forces dedans), la volonté politique ou même l’idéologie. D’oublier le one best way et d’accepter que l’Etat et le politique soient là, parce que, si on les renvoit, ils reviendront par la fenêtre. De dire qu’il n’existe pas de « société civile » déconnectée du politique, et que ce n’est peut-être pas plus mal. Le politique influence toujours, il tranche toujours : l’important est qu’il le fasse ouvertement. À partir des informations fournies, des hypothèses envisagées sur l’impact d’une décision, l’élu doit choisir, et il est légitime pour le faire s’il a été élu sur un programme où il indiquait ses principes de choix, ses priorités.

Ne laissons pas le gouvernement aux « indépendants » qui, s’ils étaient vraiment indépendants, n’en voudraient pas. Arrêtons de croire qu’il y a des questions purement techniques. Pour arbitrer entre les intérêts et les convictions personnelles, on n’a pas encore trouvé mieux que la démocratie.

 

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Par la Rédaction

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