A comme… Ascenseur social

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S’il y a une expression qui fait l’unanimité dans le débat public, c’est bien celle-ci : « L’ascenseur social est bloqué ». De Ras le front – « immigrés : l’ascenseur social en panne » – à Alain Madelin – « le fils d’ouvrier que je suis n’accepte pas que l’ascenseur social soit aujourd’hui bloqué » – en passant par Alain Rousset, tête de liste PS aux régionales en Aquitaine – « il faut remettre en marche l’ascenseur social », tout le monde, aussi bien à gauche qu’à droite, découvre en la regrettant cette réalité de nos sociétés modernes.


Bien évidemment, la crise économique entraîne des phénomènes de blocage, et de discriminations, sociales ou ethniques. Dans une période d’insécurité sociale, les classes des étages supérieurs ont tendance à se refermer sur elles-mêmes, précisément pour sécuriser leur progéniture contre une intrusion des enfants des classes inférieures. Si ce phénomène existe dans la plupart des sociétés humaines, il est forcément moins supportable dans les sociétés démocratiques.
Mais ce discours de l’ascenseur peut-il se substituer, en particulier à gauche, à toutes les valeurs de progrès, d’émancipation et d’égalité ? Lutter contre la panne de l’ascenseur, c’est très important, mais cela ne veut pas dire lutter contre les inégalités sociales en général. À se focaliser sur le sort de ceux qui souhaitent prendre l’ascenseur sans attendre trop longtemps, est-on réellement et entièrement en accord avec la fonction émancipatrice de la gauche ? Que dit la gauche ? Que l’humanité doit tendre vers un état où le progrès – économique, culturel, scientifique – annulerait progressivement les hiérarchies de classe. Notre but ultime est donc l’avènement d’une société où les uns – mettons les ouvriers – ne seraient plus en état d’infériorité par rapport aux autres – par exemple les pédégés. Si nous nous contentons de dire : «
Remettons en marche l’ascenseur », alors nous admettons implicitement qu’être ouvrier, c’est un peu triste, un peu indigne, et qu’il faudrait simplement trouver une solution pour que le maximum d’enfants d’ouvriers aient la chance de se sortir de cette condition un peu triste et un peu indigne.

La « chance »… Nul besoin de faire de savantes théories pour voir que derrière « ascenseur social », il y a « égalité des chances ». C’est-à-dire l’idée qu’on peut certes offrir aux gens des conditions de départ équivalentes, mais qu’une fois que la course a commencé, personne ne viendra aider ceux qui resteront sur le bas-côté. Compte tenu du terrible déterminisme de la naissance, c’est pour le coup totalement utopique ; c’est en plus un brin hypocrite, dans la mesure où on n’a pas encore inventé de système économique fonctionnant avec 15 millions de pédégés et de cadres supérieurs et 1 million d’ouvriers et d’employés…

Le discours de l’ascenseur et de l’égalité des chances n’est-il pas, finalement, une manière commode de dire sans le dire qu’on a un peu renoncé à lutter contre l’ordre des choses, et qu’on peut au moins s’estimer heureux d’avoir aidé, par des mécanismes appropriés (lutte contre les discriminations à l’embauche, voies d’accès aux grandes écoles détournées pour les élèves de ZEP, et pourquoi pas quotas ethniques, comme aux États-Unis…), une poignée d’enfants du prolétariat à monter du rez-de-chaussée au dernier étage ? Non, décidément, la rhétorique de l’ascenseur nous semble un peu bas de plafond.

 

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Par la Rédaction

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